La personne en pleine ascension avec ses skis dans le dos
Anne-Sophie Laurent, à l’épreuve de la Patrouille des Glaciers.
Collègue passionné·e

«Fortes comme des femmes, soudées comme une cordée»

Cheffe de projet à la Direction générale de la cohésion sociale, Anne-Sophie Laurent a relevé ce printemps l’un des défis les plus exigeants du ski-alpinisme suisse: la Patrouille des Glaciers. Engagée dans une cordée 100% féminine, elle y a trouvé bien plus qu’une performance sportive: une expérience humaine fondée sur la confiance, l’écoute et la solidarité.

Anne-Sophie Laurent, à l’épreuve de la Patrouille des Glaciers.
3 minutes de lecturePublié le 29 mai 2026

Pour Anne-Sophie Laurent, la montagne n’a jamais été un simple loisir. Elle fait partie du paysage familial, presque de son éducation. Il y a eu les longues randonnées, les cabanes de montagne, les premiers glaciers, puis les premiers 4000 mètres avec son père. «J’ai un peu baigné dedans quand j’étais petite», raconte-t-elle avec simplicité.

Mais son univers ne se limite pas aux cimes; elle aura aussi pratiqué l’athlétisme pendant près de vingt ans et préside aujourd’hui encore un club de gymnastique et d’athlétisme. A se demander si le mouvement n'est pas pour elle une manière naturelle d’habiter le monde.

Et lorsque Anne-Sophie Laurent ne saute pas d'un sommet à l'autre, elle travaille en tant que cheffe de projet au pôle appui social et orientation (DSAS), où ses missions portent essentiellement sur la coordination du dispositif d’hébergements d’urgence et l’appui social aux familles en situation de précarité. Un travail où il est souvent question d’écoute, de soutien, de coordination et de solidarité.

Deux personnes en ski de randonnéeLes femmes sont encore très sous-représentées à la Patrouille des Glaciers et, de manière générale, en montagne…

Et pourquoi pas la Patrouille des Glaciers ?

A écouter Anne-Sophie Laurent, la Patrouille des Glaciers s’est imposée comme une évidence. «J'avais déjà participé à la «petite» Patrouille qui rallie Arolla à Verbier. Nous avions terminé à deux et notre cordée n’avait pas été classée, mais cette première tentative m'avait avait surtout donné l’envie d’aller plus loin.» La «grande Patrouille» devient alors un objectif. Cette course est légendaire précisément parce qu’elle s’étend sur 57 km et surmonte un dénivelé positif de 4400 mètres…

Très vite, une autre évidence s’impose. Si elle se lance dans cette aventure, ce sera avec une cordée féminine. «Cela me tenait à cœur de faire ça avec des femmes, qui sont encore très sous-représentées dans cette épreuve et, de manière générale, en montagne. Mais trouver les bonnes partenaires n'a pas été simple.» La solution viendra de l’association Reaching Summits, qui encourage les femmes à se lancer dans les sports d’endurance et à viser des défis ambitieux.

Comment construire une cordée

Sa candidature étant retenue, Anne-Sophie rejoint trois autres femmes: Laetitia, Audrey et Justine. Au départ, elles ne se sont jamais vues. Rien ne les relie, sinon ce projet exigeant et un peu intimidant : «Construire une cordée ne consiste pas simplement à additionner des performances sportives. Il faut apprendre à se connaître profondément. Comprendre les personnalités, les réactions face au stress, les fragilités, la manière dont chacune gère l’effort, la fatigue ou le doute.»

Le premier team building se déroule loin des sommets et des glaciers, mais sur l’eau et à plat, sur un paddle. «On devait simplement réussir à se tenir à trois dessus. C’était tout simple, mais cela permettait déjà de voir comment chacune se comportait, qui prenait le lead, comment on s’entraidait.» Si ce genre d’exercice peut sembler anecdotique, il pose les premières bases de la confiance. «Il ne s’agit pas de désigner une cheffe ou de hiérarchiser le groupe, mais de permettre à chacune de trouver sa place.»

Quand la performance individuelle est secondaire

Puis viennent les sorties en montagne, les week-ends d’entraînement, les courses préparatoires. Peu à peu, les équilibres se dessinent. Certaines sont plus à l’aise techniquement, d’autres tiennent mieux l’endurance, d’autres encore apportent une forme de stabilité émotionnelle indispensable lorsque la fatigue rend tout plus fragile.

«Dans une course comme la Patrouille des Glaciers, il s’agit de créer une dynamique collective. La performance individuelle devient secondaire.» Anne-Sophie Laurent insiste beaucoup sur ce point: «La cohésion est tout aussi importante que l’effort physique. Le vrai défi est de pouvoir dire quand ça ne va pas. Accepter de ralentir sans culpabilité. Se laisser aider sans avoir l’impression d’être un poids. Et, à l’inverse, aider l’autre sans jugement, sans impatience, sans esprit de compétition mal placé.»

Trois participantes sont photographiées devant un mur photo.Pour la cordée, la cohésion est tout aussi importante que l’effort physique.

«Notre objectif était de finir à trois»

Anne-Sophie Laurent le reconnaît volontiers, il fallait choisir entre le chrono et la réussite collective. «Le choix s’est imposé presque naturellement. Notre ambition était de finir à trois. Et ça, c’était déjà un énorme exploit.»

La préparation physique est exigeante et structurée en douze cycles de deux semaines, avec une montée progressive en intensité. « Lors des périodes les plus chargées, on pouvait s’entrainer en semaine jusqu’à 18 heures. Et dès que les conditions le permettaient, on chaussait les skis. L’objectif étant d’accumuler du dénivelé, encore et encore. Habituer le corps à l’effort prolongé, répétitif, à cette fatigue persistante avec laquelle il faut bien apprendre à composer.»

85'000 mètres de dénivelé dans les mollets

Sur les six mois précédant la course, Anne-Sophie Laurent cumule environ 50’000 mètres de dénivelé à ski et 85’000 mètres toutes disciplines confondues.

Enfin, il faut établir un plan de course. Qui ouvre la trace en montée, qui prend quelle position dans la corde, qui passe devant à la descente, quel rythme adopter? Mais l'endurance et une bonne répartition des rôles ne suffisent pas, encore faut-il savoir gérer son temps: «Cette préparation doit aussi s’intégrer au quotidien. Au travail, aux déplacements, à la fatigue, et la vie de famille…»

Puis vient enfin le départ

Très vite, la réalité dépasse tout ce que Anne-Sophie Laurent avait imaginé. «C’était plus dur que ce que je pensais. Je croyais naïvement que la grande Patrouille serait simplement deux fois la petite. En réalité, c’est un effort et un niveau technique totalement différent.» La montée vers Tête Blanche marque particulièrement les esprits. A plus de 3600 mètres d’altitude, la neige est dure, glissante, la vigilance est permanente. «Il fallait prendre les bonnes décisions au bon moment. Dans ces conditions, l’efficacité collective devient vitale. Si l’une doit mettre sa veste, toutes s’arrêtent et mettent leur veste. Si l’une a besoin des couteaux sous les skis, tout le monde les met. Il faut éviter la dispersion, les petits retards, l’usure mentale. Nos besoins devaient s’accorder au même moment. C’était incroyable.»

Vue du pelotonParticiper à la «Grande Patrouille» : une préparation physique exigeante.

Une interminable dernière montée

Les longs mois d’entrainement prennent alors tout leur sens. «Ce qui frappe, raconte Anne-Sophie Laurent, ce n’est pas l’effort supplémentaire. C’est le naturel avec lequel cela se met en place chaque fois que l’une ou l’autre est en difficulté.»

La Rosa Blanche et ses 1300 marches taillées dans la neige. La dernière grande montée semble interminable. L’épuisement est total. Mais au sommet, ses proches l’attendent. Et soudain, l’émotion déborde. «C’étaient les larmes. On savait qu’on avait réussi même s’il restait encore un bout.» Après 15 heures, 37 minutes et 55 secondes d’effort, les trois femmes franchissent la ligne d’arrivée ensemble, au 269e rang.

«La corde, au-delà d’être un outil, c’est une promesse.»

Ce qu’elle retient de cette expérience dépasse largement le cadre sportif. La Patrouille des Glaciers devient pour elle un repère intérieur, un point d’ancrage dans les moments de doute. Dans la cordée, Anne-Sophie Laurent a souvent pris le lead (poser le rythme, maintenir le cap), mais sans jamais perdre de vue l’essentiel. «La corde, au-delà d’être un outil, c’est une promesse. Celle de veiller les unes sur les autres, de se tirer vers le haut.» Une philosophie qu’elle applique autant que possible dans sa vie professionnelle et personnelle. (DA)

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