Les deux personnages assis dans la salle du Grand Conseil, portent des sautoirs verts en tissu avec leur badge de la journée.
Loïc Rassasse, apprenti (aux côtés de Marisa Rodrigues, conseillère RH à la DGF): «Si je n’arrive plus à me concentrer, je fais une pause, je bouge un peu. Quand je reviens, ça va mieux.» Photo | ARC-Sieber
Ressources humaines

Troubles de l’apprentissage: à l’épreuve du monde du travail

En mars, la conférence annuelle dédiée aux personnes en charge de la formation d’apprentis et de stagiaires dans l’administration cantonale et au CHUV était consacrée aux troubles de l’apprentissage. Marie-Chloé et Loïc, deux jeunes atteints de trouble du spectre autistique (TSA) et de trouble de l’attention (TDAH), évoquent ici leurs parcours. Leurs responsables parlent de ce qui a été mis en place pour ces formations. Et de la nécessité de changer de regard sur ces handicaps.

Loïc Rassasse, apprenti (aux côtés de Marisa Rodrigues, conseillère RH à la DGF): «Si je n’arrive plus à me concentrer, je fais une pause, je bouge un peu. Quand je reviens, ça va mieux.» Photo | ARC-Sieber
4 minutes de lecturePublié le 29 mai 2026

Loïc, 19 ans, TDAH et apprenti à la Direction générale de la fiscalité

Comme beaucoup de jeunes en début de parcours, Loïc entame son apprentissage avec motivation au sein de la Direction générale de la fiscalité (DGF). Mais rapidement, les difficultés apparaissent. Engagé au registre foncier, il peine à s’organiser et à rester concentré. Les tensions s’installent, la communication se dégrade et, en quelques mois seulement, la situation devient critique. «On lui reprochait un manque d’attention et d’application, alors qu’un élément central n’était pas pris en compte : son TDAH», raconte Marisa Rodrigues, la conseillère RH qui reprend son dossier. Ce trouble, diagnostiqué plus tôt dans son parcours scolaire, n’avait pas été communiqué lors de son engagement. Comme souvent, par crainte d’être stigmatisé ou par volonté de «faire avec», le jeune apprenti pensait pouvoir s’en affranchir. Mais dans un environnement professionnel exigeant, les difficultés ont ressurgi, amplifiées.

Repenser l’engagement plutôt que de le rompre

Marisa Rodrigues s’interroge sur l’adéquation entre le profil de Loïc et son environnement de travail, dans un contexte où la DGF s’attache à mettre tout en œuvre afin de favoriser le maintien des relations de travail. Au registre foncier, l’organisation est effectivement relativement libre, les tâches nécessitent une autonomie importante et l’environnement en open space est souvent bruyant.Au sein de l’Office d’impôts, Loïc a pu bénéficier d’un cadre plus structuré avec des procédures précises et des tâches séquencées. «La taxation s’inscrit dans un cadre normatif et légal très structurant, avec des processus clairement définis du début à la fin. C’est un environnement qui peut mieux convenir à certains profils neurodivergents», explique la conseillère. Le choix est alors fait de donner une seconde chance à Loïc en le transférant temporairement dans ce nouvel environnement.

La conseillère d'Etat debout à une tribune.Le 13 mars, la conseillère d’État Nuria Gorrite accueillait les participants à la conférence des formateurs des apprentis de l'Etat dans la salle du Parlement. Photo | ARC-Sieber

Des ajustements simples et pragmatiques
Mais le changement de service ne suffit pas à lui seul. On cherche à mieux comprendre le fonctionnement de Loïc, à adapter ses conditions de travail.Le dialogue s’installe. On identifie ses moments de concentration. Outre une meilleure anticipation des tâches, des aménagements simples sont mis en place: des pauses fractionnées, la possibilité de bouger régulièrement et un cadre de travail plus calme. Au bout de trois mois, Loïc est transféré à l’Office d’impôts de Vevey où il se retrouve dans un bureau fermé, en compagnie de deux collègues.Des ajustements qui peuvent sembler anodins, mais qui font toute la différence. Dans le même temps, les collègues sont informés et sensibilisés. Le regard change, les attentes aussi. Là où certains comportements pouvaient être perçus comme un manque d’implication, ils sont désormais compris comme les manifestations d’un trouble.

Un nouveau départ pour Loïc
Pour Loïc, ce changement est immédiat et tangible. Il retrouve rapidement ses repères et, surtout, sa confiance. «Maintenant, je me sens beaucoup mieux dans mon travail. Je sais ce que je dois faire, ce qui est attendu», explique-t-il.Dans ce nouvel environnement, il parvient à mieux canaliser son attention. Il reste conscient de ses difficultés, notamment lorsque la fatigue s’installe : «Vers 14h ou 15h, ça devient difficile. Mon cerveau part dans tous les sens.»Mais il a appris à y répondre, à sa manière. «Si je n’arrive plus à me concentrer, je fais une pause, je bouge un peu. Quand je reviens, ça va mieux.»

Au-delà des aménagements, la question du lien

Si les adaptations organisationnelles ont joué un rôle essentiel, le facteur humain apparaît tout aussi déterminant.Dans son nouveau service, Loïc bénéficie d’un cadre professionnel mieux adapté à ses besoins, d’une communication plus fluide qui facilite son intégration.«Je pense qu’il y avait surtout un problème de communication au départ», reconnaît-il aujourd’hui.Une observation qui rappelle combien les difficultés professionnelles ne relèvent pas uniquement des compétences individuelles, mais aussi de la qualité des relations humaines.

Une réussite qui change les perspectives

Deux ans après ses débuts difficiles, la situation s’est totalement inversée. Loïc est sur le point de terminer son apprentissage avec succès. Mieux encore: son engagement dans le service est désormais envisagé.«On est passé d’une situation où l’on envisageait de mettre fin à son contrat à une situation où l’on souhaite le garder», résume Marisa Rodrigues, qui parle volontiers de success story.

Pourtant, ce cas met en lumière le potentiel de nombreux jeunes qui, faute d’adaptation ou de compréhension, risquent d’être écartés trop tôt du monde professionnel. «Parfois minimisé ou au contraire perçu comme un obstacle insurmontable, le TDAH est encore largement méconnu. Pourtant,changer de regard sur la neurodiversité, ce n’est pas si compliqué», encourage-t-elle.

La personne poseMichela Pirrello, référente de Marie-Chloé (stagiaire): «C’est un atout de l’avoir dans l’équipe.» Photo | ARC-Sieber

Marie-Chloé, 21 ans, autiste et stagiaire au CHUV

À la stérilisation centrale du CHUV, un projet pilote d’inclusion d’une personne avec trouble du spectre de l’autisme (TSA) montre qu’avec un cadre clair, des outils adaptés et un accompagnement attentif, l’insertion professionnelle peut devenir une réussite partagée. Aux côtés de sa référente Michela Pirrello, Marie-Chloé, stagiaire, a trouvé sa place dans un environnement exigeant, rigoureux et, contre toute attente, particulièrement compatible avec son fonctionnement.

Une rencontre décisive autour d’un projet pilote

Référente formation à la stérilisation centrale du CHUV depuis décembre 2024, Michela Pirrello a accepté l’an dernier d’accompagner un projet pilote d’inclusion TSA – une première au sein de l’institution. Grâce à un module d’e-learning, puis à un second volet de formation plus poussé, la formatrice s’est familiarisée avec les besoins spécifiques liés à ce trouble, tout en contribuant elle-même à faire évoluer les contenus proposés. «L’idée n’était pas seulement d’accueillir une stagiaire, mais de construire un environnement de travail réellement adapté», explique-t-elle.

Un univers exigeant, mais structurant

Marie-Chloé, 21 ans, a commencé son stage au CHUV le 13 mai 2025, d’abord à raison de deux jours par semaine, avant de passer à trois jours dès janvier. À la stérilisation centrale, elle a découvert un univers très normé et structuré qui lui plaît: le lavage, le conditionnement, l’emballage, la préparation de plateaux opératoires. Un monde essentiel mais largement méconnu du grand public, où les instruments utilisés au bloc ou dans les cabinets doivent être triés, nettoyés, désinfectés, contrôlés, reconstitués puis emballés selon des procédures strictes. «C’est un milieu très rigoureux qui demande de la précision», décrit Michela Pirrello.Or c’est précisément ce cadre qui convient à Marie-Chloé. Passionnée de médecine depuis longtemps, attirée par l’univers de la chirurgie, elle confirme: «Quand j’ai découvert la stérilisation, j’ai vu que j’étais dans mon terrain de cœur.»

Des aménagements concrets pour favoriser l’autonomie

Pour permettre à Marie-Chloé de progresser sereinement, plusieurs aménagements ont été mis en place: postes fixes avec repères, check-lists visuelles, séquençage précis des tâches, recours à des codes couleur, temps de travail en autonomie par blocs de 10 à 15 minutes, débriefings réguliers et coordination étroite avec la psychologue qui l’accompagne.Parmi les outils les plus efficaces, la check-list a joué un rôle central. «Je peux cocher chaque activité effectuée au fur et à mesure», explique Marie-Chloé. Un appui visuel qui lui permet notamment de retrouver rapidement ses repères après une interruption, un retour de vacances ou un moment de surcharge émotionnelle. «Ça évite les crises de panique», résume-t-elle.

Apprendre aussi à travers les difficultés

Au début de son activité, il lui était difficile de demander de l’aide. «Je voulais être parfaite», explique Marie-Chloé. Cette exigence envers elle-même provoquait parfois une forte pression émotionnelle. Des facteurs extérieurs pouvaient aussi fragiliser l’équilibre de la journée.Lorsque la tension montait trop, un espace de retrait, du temps, de l’écoute et des techniques de régulation comme la cohérence cardiaque permettaient d’éviter l’enlisement. «Chaque difficulté a été un levier d’apprentissage pour elle, et pour nous deux», souligne Michela Pirrello.

Formateurs et formatrices assis dans la salle du Parlement.Ces demi-journées de formation mettent à l’honneur les formateurs dont l’engagement quotidien est essentiel à la transmission des savoirs, à l’accompagnement des personnes en formation et à la préparation de la relève. Photo | ARC Sieber

Un binôme solide, soutenu par toute une équipe

L’un des points les plus marquants du projet tient à la qualité du binôme qu’elles ont formé. Pour la référente, les échanges avec la psychologue de Marie-Chloé et les débriefings de fin de journée ont permis de mieux comprendre certaines réactions, d’ajuster les pratiques, d’installer une relation de confiance.»Les attentes avaient d’ailleurs été clairement posées dès le départ : Michela devait être présente, parler calmement, être franche, très carrée, mais toujours bienveillante.Peu à peu, les progrès ont été visibles : Marie-Chloé est devenue autonome sur de nombreuses tâches, elle s’est intégrée naturellement à l’équipe et demande désormais plus facilement de l’aide en cas de besoin. Cette intégration tient aussi à la mobilisation de l’équipe: deux autres référents ont été désignés pour accompagner la stagiaire en l’absence de sa formatrice principale. Là encore, la logique n’est pas de surprotéger, mais de sécuriser sans freiner l’autonomie.

Une collègue en devenir

Le regard porté sur Marie-Chloé ne se limite pas à sa situation de stage. Dans le service, elle est perçue comme une collègue en devenir, compétente et investie. «Elle est toujours contente, joyeuse, dynamique, motivée, curieuse, confirme Michela Pirrello. L’avenir se dessine déjà: l’objectif est désormais son engagement prochain comme collaboratrice, à un taux encore en discussion avec les ressources humaines, notamment pour tenir compte de sa situation à l’AI. En parallèle, Marie-Chloé doit entamer en août une formation certifiante à Espace Compétences, à Cully, étape importante pour consolider son insertion professionnelle dans le domaine.

Une expérience qui dépasse le seul cadre du stage

Au fond, ce projet pilote raconte beaucoup plus qu’une réussite individuelle. Il montre qu’une institution peut apprendre en même temps qu’elle accueille. Les outils mis en place pour Marie-Chloé intéressent déjà au-delà de ce seul accompagnement: certains supports pourraient servir à d’autres nouvelles recrues, avec ou sans TSA.C’est peut-être là l’un des enseignements les plus précieux de cette expérience : penser l’adaptation non comme une exception, mais comme un levier d’amélioration pour toutes et tous.Pour Michela Pirrello, le sens de cette démarche ne fait aucun doute. «Les personnes autistes ont aussi le droit de s’épanouir dans un travail, d’être valorisées.» Elle voit dans l’évolution de Marie-Chloé la confirmation que cette inclusion est une réussite humaine autant que professionnelle.Marie-Chloé, elle, résume les choses avec des mots simples qui disent l’essentiel : «Je suis heureuse parce qu’il y a plein de gens qui m’entourent. Si j’ai un souci, je peux leur demander. On est une famille.» (EB)

Les conférences pour les formatrices et formateurs

Angela Almeida œuvre à l’Unité d’appui pour la formation professionnelles et les stages à la DGRH et coordonne ces conférences, auxquelles sont conviés les formatrices et formateurs d’apprentis et de stagiaires au sein de l’administration cantonale et du CHUV. Comme elle l’explique, ces demi-journées mettent à l’honneur les formateurs dont l’engagement quotidien est essentiel à la transmission des savoirs, à l’accompagnement des personnes en formation et à la préparation de la relève. Véritables acteurs de terrain, ils contribuent chaque jour à construire l’avenir des jeunes talents de l’entreprise.

Des pistes concrètes pour les accompagner au quotidien

Depuis neuf ans, ces rencontres obtiennent un vif succès. Les participants en repartent avec des pistes concrètes, des outils directement applicables dans leur pratique et de nouvelles perspectives pour renforcer leur accompagnement pédagogique. Les conférences proposées abordent des thématiques variées liées à l’apprentissage, au développement des adolescents et aux réalités actuelles du monde de la formation. Souvent en résonance avec des situations vécues sur le terrain, elles offrent également un espace d’échange précieux entre pairs, favorisant le partage d’expériences et de bonnes pratiques. «Les formateurs jouent un rôle essentiel dans le parcours de nos jeunes. Il est donc primordial de reconnaître leur engagement, de valoriser leur mission et de leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls face aux défis rencontrés au quotidien.»

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