Le bâtiment des Archives cantonales avec la pelouse au premier plan
Le bâtiment des Archives cantonales vaudoises fait coexister le monde inerte des dépôts et les espaces vivants où l’on travaille ou consulte les documents. Photo | ARC-Sieber
Patrimoine-Trésors cachés

Une architecture quadragénaire pour plus de mille ans d’Histoire

Construit au milieu des années 1980 par de jeunes architectes à peine sortis de l’école, le bâtiment des Archives cantonales vaudoises est devenu une référence discrète mais essentielle du patrimoine bâti de l’État. Entre dépôts inertes et espaces vivants, sobriété énergétique et potentiel d’extension, retour sur une aventure fondatrice pour l’Atelier Cube, dont nous parle l’architecte Marc Collomb, l’un de ses fondateurs.

Le bâtiment des Archives cantonales vaudoises fait coexister le monde inerte des dépôts et les espaces vivants où l’on travaille ou consulte les documents. Photo | ARC-Sieber
5 minutes de lecturePublié le 29 mai 2026

Il aura fallu patienter presque 200 ans pour que les Archives cantonales vaudoises, constituées dès 1798, disposent d’un bâtiment neuf et adapté. Lors de l’avènement de la République helvétique, le pays de Vaud se voit en effet rétrocéder une grande partie de ses fonds, alors en mains bernoises, dont le plus vieux document remonte à la période des Rois de la Bourgogne transjurane (888-1032).

D’abord hébergées dans le beffroi de la cathédrale de Lausanne, puis à la rue du Maupas dès 1955, les Archives connaissent un accroissement exponentiel… Face à la masse de documents, la construction d’un bâtiment spécifique est déjà demandée à la fin du XIXe siècle, mais il faut attendre 1979 pour que les autorités cantonales réservent à cet effet une parcelle sur la commune de Chavannes-près-Renens, à deux pas du site universitaire de Dorigny alors en construction; et c’est en 1980 que sera lancé un concours d’architecture publique.

Deux personnes posent la première pierre8 novembre 1982 : une journée pluvieuse pour la pose de la première pierre du bâtiment par le conseiller d’État Raymond Junod et l’archiviste cantonal d’alors, Jean-Pierre Chapuisat. Photo | ASL

La pierre angulaire de l’Atelier Cube

À l’époque, trois jeunes architectes fraîchement diplômés de l’EPFL – les frères Guy et Marc Collomb, ainsi que Patrick Vogel – décident de répondre à l’appel. «Ce n’était pas une démarche évidente. Quand on sort de l’école, on cherche plutôt un emploi stable dans un bureau établi. Un concours, cela prend du temps et ce n’est pas rémunéré», se souvient Marc Collomb. Le trio travaille le soir, en parallèle à ses activités professionnelles. Pour pouvoir déposer officiellement le projet, le père des frères Collomb, lui-même architecte, accepte de prêter son nom en garantie. Trois mois plus tard, la nouvelle tombe: ils remportent le concours. Le projet marque la naissance officielle de l’Atelier Cube, créé pour l’occasion, et sera la pierre angulaire d’une carrière jalonnée de concours remportés et de bâtiments publics majeurs, dont le nouveau Parlement vaudois à la Cité.

Cette victoire, c’est aussi celle de l’architecte cantonal de l’époque, Jean-Pierre Dresco, qui salue l’audace d’un jury capable de confier à des architectes inconnus un bâtiment public d’importance, soulignant «l’apport stimulant d’énergies nouvelles».

82% de la surface pour des documents

D’emblée, les jeunes architectes identifient la tension centrale du projet, faire coexister deux mondes radicalement différents: les dépôts, 82% de la surface totale, de vastes espaces inertes sans occupation humaine permanente, où température et hygrométrie doivent rester constantes; les espaces vivants, où l’on classe, consulte, organise, répare, reproduit, étudie les archives et accueille le public. Mais plutôt que de les séparer en deux bâtiments distincts, comme le proposaient de nombreux concurrents, l’Atelier Cube choisit de les adosser étroitement en les reliant par des couloirs intérieurs. «L’idée était que les archivistes aient les documents juste derrière eux, dans une proximité immédiate et fonctionnelle, mais que le dépôt garantisse des conditions de conservation strictes et stables sur le très long terme.»

A l’avant, profitant de l’exposition sud-ouest, les activités humaines s’organisent ainsi sur trois niveaux: au rez-de-chaussée, le tri et le traitement des documents, que l’on apporte pour y être archivés; au premier étage, les espaces accessibles au public (principalement la salle de lecture, les cabinets de travail et une salle de conférence) et enfin, au deuxième, les bureaux et l’administration. A l’arrière, au nord-est, se regroupent les cellules de dépôt sur quatre niveaux, dont un sous-sol: 23 alvéoles de plan carré organisées en trois nefs.

Un couloir dessert de nombreuses rangées d'armoiresVue des dépôts: de vastes espaces inertes sans occupation humaine permanente, où température et hygrométrie restent constantes. Photo | ACV

Monumentalité sobre et matérialité assumée

Le bâtiment affiche deux expressions architecturales distinctes. Côté dépôts, une matérialité robuste qui se veut assez solennelle: de grands modules en briques de ciment (les plus grands qu’un ouvrier puisse manipuler seul) composent une façade rythmée, évoquant une pierre de taille monumentale. «La structure est en béton, le parement minéral. On voulait donner une présence forte et une échelle officielle aux dépôts». Les ouvertures, peu nombreuses, sont encadrées d’éléments en béton préfabriqué, «comme une boutonnière dans un tissu», explique Marc Collomb. Si le projet prévoyait des toits plats, les architectes finissent par adopter un système original: «Pour éviter les infiltrations d’eau dont les conséquences seraient gravissimes pour des archives, on a imaginé des toitures cintrées en aluminium ondulé, formant une sorte de parapluie protecteur, au-dessus d’une dalle plate isolée.

À l’inverse des dépôts, la façade blanche arrondie de la salle de lecture, côté public, se déploie en avancées vitrées. À l’intérieur, la lumière zénithale éclaire les tables de consultation. «On entre, on traverse, et l’on arrive dans cette salle qui déborde vers l’avant, comme un bow-window. C’est l’espace public par excellence.»

Une exemplarité énergétique précoce

Comme le rappelle Marc Collomb, le bâtiment naît dans le sillage des premiers chocs pétroliers, quand la question énergétique commence à s’imposer. D’abord, les principes classiques de l’utilisation passive de l’énergie solaire sont appliqués: dépôts constitués par des locaux presque borgnes et chauffés alors à 15°C seulement, placés au nord-est; vitrages principaux au sud-ouest. «On commençait déjà à parler d’exemplarité des bâtiments et nous avons aussi porté une grande attention à l’isolation extérieure, au système de ventilation et de chauffage.» Avec un jeune ingénieur, l’équipe optimise l’enveloppe thermique et met en place un système innovant pour l’époque, récupérant notamment de la chaleur via des turbines à gaz liées au réseau d’eaux usées voisin. Par ailleurs, une série de capteurs solaires en toiture produit une partie de l’eau chaude. Le bâtiment recevra un prix pour son exemplarité énergétique même si, les techniques évoluant, des systèmes de climatisation et de ventilation plus sophistiqués seront installés au fil du temps.

La salle de forme arrondie. Table, bibliothèque, écrans d'ordinateur et fenêtres.La salle de lecture, aménagée côté sud-ouest, profite de la lumière naturelle. Photo | ARC-Sieber

Quel avenir pour le bâtiment des Archives?

Parmi les menues adaptations auxquelles il a fallu consentir, Marc Collomb évoque aussi la porte d’entrée monumentale en bois à pivot, qui a fini par se révéler trop lourde pour les usagers. «Certaines personnes pensaient les archives fermées, faute de pouvoir pousser cette porte…» Motorisée un temps, elle a finalement été remplacée.

Si le bâtiment a par ailleurs admirablement résisté au temps et aux modes, la question de sa capacité de stockage se pose aujourd’hui. Plus de 40 ans après son inauguration, il arrive à saturation malgré les systèmes de rayonnages mobiles installés en 2007 puis en 2016, qui ont porté sa capacité à environ 53 km linéaires. De nouveaux fonds officiels ou privés continuent d’affluer, une croissance que les architectes avaient heureusement anticipée. «Le bâtiment est implanté en bordure de parcelle, laissant la place à une extension vers l’ouest. On peut ajouter une quatrième ligne de dépôts, ce qui augmenterait la capacité d’environ 60%», explique Marc Collomb. La question est désormais politique et budgétaire, mais, quelle que soit son évolution, le bâtiment réserve encore quelques surprises. Parmi elles, un cylindre en laiton scellé dans le radier contenant des articles de presse relatant… l’inauguration du bâtiment le 7 octobre 1985! «Un petit clin d’œil amusant aux archéologues du futur», sourit l’architecte qui s’apprête à passer le flambeau à son fils Max, administrateur de l’Atelier Cube depuis 2024. (EB)

«Le concours est la sève de la pratique d’architecture»

Le Service des bâtiments publie en mai 1980 un concours d’architecture et d’ingénierie pour un nouveau bâtiment des archives cantonales. C’est le premier concours de l’ère Jean-Pierre Dresco, architecte cantonal. Le site retenu se trouve entre deux géants en construction, l’UNIL et l’EPFL. Vingt-neuf architectes et ingénieurs remettent à l’organisateur du concours dessins et maquettes. Est déclaré vainqueur le projet «Zoulou», des auteurs Marc Collomb, Guy Collomb et Patrick Vogel. Il sera écrit: «Face à la banalité, voire la médiocrité de l’architecture courante, le concours d’architecture est la sève, la jeunesse, l’avant-garde de la pratique d’architecture. L’État, et à travers lui le service des bâtiments, se veulent les promoteurs de cette avant-garde.» Et cela dure depuis plus de 45 ans.

Emmanuel Ventura, architecte cantonal

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