François Nanchen pose en chemise à rayures. Il porte une barbe grise. Derrière lui, un panneau au néon indique "On Air". Différents bibelots décoratifs sont visibles, comme un cône de chantier souriant.
François Nanchen, connu sur les réseaux sous le nom d’eCop François. Son travail de prévention ciblé connaît un énorme succès. Photo | ARC-Sieber
Métier

eCop François, la prévention en temps réel

Depuis 2022, François Nanchen décrypte les arnaques et les dangers du numérique sous le nom d’eCop François. Ses vidéos, réalisées avec peu de moyens, mais une grande réactivité, touchent des dizaines de milliers de personnes. Derrière le policier en uniforme et les jeux de mots se dessine surtout une nouvelle manière d’exercer la prévention : plus directe, incarnée et nourrie par les échanges avec la population.

François Nanchen, connu sur les réseaux sous le nom d’eCop François. Son travail de prévention ciblé connaît un énorme succès. Photo | ARC-Sieber
5 minutes de lecturePublié le 08 sept. 2026

Si François Nanchen s’imaginait bien que certaines vidéos circuleraient largement sur les réseaux sociaux, il était loin de penser qu’il deviendrait lui-même un personnage médiatique. Depuis la création d’eCop François, les articles, reportages radiophoniques et sujets télévisés se sont multipliés. La RTS, 24 heures, Le Temps, plusieurs médias romands et même le journal télévisé de TF1 lui ont consacré des séquences. «Je ne m’attendais franchement pas à une telle médiatisation, reconnaît-il. Au début, j’étais un peu déstabilisé. Ce n’est pas qu’on s’y habitue, mais je me dis que cela fait aussi partie du travail.»

Car derrière le personnage se déroule un travail quotidien bien moins visible: repérer les nouvelles formes d’escroquerie, comprendre leur mécanisme et transformer en quelques heures une alerte en message de prévention.

De l’alerte à la vidéo en deux heures

Au commencement du projet, les sujets étaient principalement identifiés au sein de la Police cantonale vaudoise. Les chargés de prévention échangeaient avec les policiers de terrain et les analystes criminels afin de repérer les phénomènes émergents.

Depuis, le dispositif a changé d’échelle. La communauté constituée autour d’eCop François est devenue l’une de ses principales sources d’information.

Un internaute lui signale un courriel douteux, un appel inhabituel ou une demande de paiement suspecte. François Nanchen examine le cas. «Si c’est un cas dont je n’ai jamais parlé, ou si je vois qu’une nouvelle vague recommence, je fais une vidéo.»

Le processus est léger. «Je commence par écrire le texte, puis je tourne la séquence dans mon bureau avec mon téléphone. Il ne me reste ensuite qu’à faire le montage et ajouter quelques effets.»  Le policier alimente aussi ses séquences avec des éléments très concrets (courriels, captures d’écran, messages) pour montrer comment l’escroquerie fonctionne.

Main tenant un téléphone portable. Sur l'écran, le visage de eCop, coiffé d'une tenue orange vif (il est déguisé en cône de chantier pour une vidéo sur le Tour de France femmes à Lausanne).Une vidéo d’eCop François : un ton plus personnel que celui employé sur les comptes institutionnels de la police cantonale. Image | bethko.

La vitesse prime

Une vidéo ordinaire représente une heure et demie à deux heures de travail. «C’est l’avantage de ce format. Il permet ce genre de bricolage qui lui donne en même temps un côté authentique. Il n’y a pas besoin d’avoir des images très léchées ou des scénarios extrêmement élaborés.» Quand une escroquerie se propage rapidement, la vitesse prime. « Si l’on met trois semaines à produire la vidéo, le phénomène peut ne plus exister lorsqu’on la met en ligne.»

Le compte eCop François adopte un registre plus personnel que les comptes institutionnels de la Police cantonale vaudoise. Cette liberté s’accompagne d’une forte vigilance. François Nanchen rédige ses interventions afin d’éviter les formulations ambiguës ou les plaisanteries qui pourraient blesser les victimes. «L’humour sert avant tout à attirer l’attention ou à faire passer une information technique, jamais à tourner en dérision ceux qui se sont fait piéger.»

Des fraudes fondées sur l’émotion

François Nanchen ne se contente pas d’énumérer les arnaques. Les modes opératoires évoluent trop vite. Il cherche à montrer ce qu’ils ont en commun : qu’il s’agisse de menaces judiciaires, de gains exceptionnels ou encore d’une urgence soi-disant familiale, les arnaqueurs cherchent avant tout à perturber le raisonnement de leurs proies. «Les escrocs cherchent toujours à créer l’émotion et l’urgence. Les gens ne réfléchissent plus de la même manière.»

Cette explication contribue aussi à déculpabiliser les victimes. «Souvent, les gens ont honte. Ils se disent qu’ils ont été bien bêtes de s’être fait avoir. Mais tout le monde peut se laisser piéger. Nous passons tous des journées compliquées. Nous sommes stressés, occupés par le travail, préoccupés par la famille. Et parfois, nous tombons sur un message au mauvais moment…»

L’intelligence artificielle brouille les repères

Les indices autrefois révélateurs deviennent moins fiables à mesure que les escrocs utilisent l’intelligence artificielle. «La rédaction des courriels frauduleux se fait maintenant avec l’IA. Avant, on pouvait se baser sur les fautes d’orthographe.»

Désormais, la fabrication d’images trompeuses et de voix clonées complique encore la distinction entre vrai et faux. «Il devient donc moins utile de chercher le détail qui "trahit" que d’adopter quelques réflexes. Comme toujours, il ne faut jamais agir dans l’urgence, mais vérifier l’identité de son interlocuteur par un autre canal et, bien sûr, prendre le temps de contrôler une demande inhabituelle.»

Trois images: François Nanchen apparaît successivement déguisé en cône de chantier, en tenue de Romain, et en veston, encadré de deux flics de choc style "Robocop".Une vidéo ordinaire d’eCop peut atteindre 40’000 à 50’000 vues, certaines dépassent les 100’000 ou 200'000. La séquence consacrée aux impôts a franchi le cap des 3 millions de vues. Images | youtube.com/@ecop.francois

Comment mesurer ce qui n’existe pas

Les chiffres donnent une première idée de l’impact d’eCop François. À la fin juillet 2026, il comptait plus de 112’000 abonnés sur Instagram, 82’000 sur TikTok et 25’000 sur Facebook. Son public s’étend, selon sa formule, «de 13 à 77 ans», avec une tranche d’âge particulièrement représentée entre 25 et 45 ans. Une vidéo ordinaire peut atteindre 40’000 à 50’000 vues, certaines dépassent les 100’000 ou 200’000, tandis qu’une séquence consacrée aux impôts a franchi le cap des 3 millions de vues.

Mais reste une difficulté propre à la prévention. «On n’a pas de statistiques sur les infractions qui ne sont pas commises, sourit François Nanchen. Il est impossible de savoir combien de personnes ont supprimé un courriel frauduleux ou raccroché après avoir vu une vidéo. Cela dit, nous recevons de nombreux témoignages. Par exemple, des gens m’écrivent : “Merci beaucoup, je me suis souvenu de votre vidéo. J’ai reçu un courriel ou un téléphone et j’ai raccroché en riant parce que j’ai repensé à ce que vous aviez expliqué.” C’est du concret, mais on ne peut pas vraiment le quantifier.» (DA)

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Un policier de terrain

François Nanchen a effectué l’essentiel de sa carrière à la Police de sûreté. Entré à la Police cantonale vaudoise à 25 ans, il a travaillé dans plusieurs unités, notamment dans le domaine des stupéfiants et au sein des régions judiciaires. Durant les six dernières années, il s’est spécialisé dans les enquêtes de cyberpédocriminalité, un travail particulièrement exigeant qui l’a finalement conduit à vouloir travailler en amont du crime en rejoignant la division de prévention de la criminalité de la Police cantonale vaudoise. «Comme mes collègues, je donne beaucoup de conférences dans les écoles, auprès des seniors, des parents et pour des institutions publiques. Avec un objectif difficile à mesurer, mais tout aussi concret, celui de faire en sorte qu’au moment où surgit le mauvais message, le mauvais lien ou le mauvais appel, quelqu’un ait le réflexe de s’arrêter quelques secondes avant de cliquer.»

Avec eCop François, la prévention change de visage

La figure de eCop François prolonge une stratégie engagée dès les débuts de l’engouement massif pour les réseaux sociaux. Nouvelle directrice de la communication et relations citoyennes de la police cantonale, Olivia Cutruzzolà revient sur cette évolution de la prévention, pensée pour être toujours plus proche de la population.

Le succès d’eCop François pourrait donner l’impression d’une idée née avec TikTok. Pour Olivia Cutruzzolà, il s’inscrit au contraire dans une histoire plus longue. « La police cantonale vaudoise a pris très tôt le virage des réseaux sociaux. Elle figure même parmi les premières polices présentes sur Facebook. » Depuis 2010, le principe est resté le même : « Aller à la rencontre du public, avec des contenus et un ton adaptés à celles et ceux auxquels nous voulons nous adresser. »

Lancé en 2022, eCop François pousse cette logique plus loin en donnant une dimension humaine à cette présence numérique. « Ce n’est plus forcément la police cantonale qui publie une information, mais un policier avec un visage, qui maîtrise les codes de ces plateformes et peut traiter avec humour des sujets qui, eux, ne sont pas forcément drôles. »

Pour Olivia Cutruzzolà, il ne faut pas attendre que les gens viennent à la police, mais aller à leur rencontre. « Prévenir ne consiste pas seulement à diffuser des recommandations. Il faut toucher les personnes avant qu’elles ne deviennent victimes, trouver le bon canal et le bon langage, et créer suffisamment de confiance pour qu’une question puisse être posée sans crainte, sans tabou. » Dès les débuts du projet, l’ambition était notamment d’ouvrir aux jeunes un espace virtuel où ils puissent adresser plus facilement leurs questions, voire leurs soucis, à un policier, sans devoir franchir la porte d’un poste.»

Le succès d’eCop François traduit aussi une évolution de la relation entre la police et la population. Dans les enquêtes nationales, policiers et pompiers figurent régulièrement parmi les institutions auxquelles la population accorde le plus de confiance. «Mais la confiance, souligne Olivia Cutruzzolà, n’est jamais définitivement acquise. L’enjeu consiste donc à préserver cette proximité et la capacité de l’institution à rester accessible, tout en continuant à parler le langage de son époque.»

Cette évolution accompagne aussi une transformation interne. Lorsqu’Olivia Cutruzzolà rejoint la police cantonale en 2009 comme spécialiste de la communication, ces fonctions sont encore souvent exercées, dans les corps de police, par des policiers. L’arrivée progressive de professionnels de la communication contribue à une autre manière de penser la relation avec le public : « Il ne s’agit plus seulement de diffuser une information, mais de savoir à qui l’on parle, où trouver ce public et dans quel langage s’adresser à lui.»

portrait d'Olivia CutruzzolaOlivia Cutruzzolà, directrice de la communication et des relations citoyennes à la police cantonale: "Toucher les personnes avant qu’elles ne deviennent victimes." Photo | ARC-Sieber

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