
Le laboratoire qui expérimentait l’écologie avant l’heure
Bien avant que le développement durable ne devienne un impératif, un discret bâtiment de Saint-Sulpice, visible au Chemin du Marquisat 1, faisait figure de laboratoire grandeur nature. Inauguré au début des années 1980, il accueillait à l'origine le Centre de conservation de la faune, d’écologie et d’hydrobiologie appliquées.
Dans ce bâtiment, on testait déjà pompes à chaleur, énergie solaire et architecture bioclimatique. Un concentré d’innovations dont certaines ont traversé le temps… et d’autres sont restées des expériences.
Au début des années 1980, le mot «écologie» est encore rarement prononcé dans les bureaux d’architecture. Pourtant, au Service des bâtiments de l’État de Vaud, une petite équipe est convaincue que la construction publique doit montrer l’exemple. «On était passionnés. Toute l’équipe savait ce qu’était l’écologie – et l’écologie des bâtiments –, même si peu de personnes en parlaient à l’époque», se souvient Jean-Pierre Dresco, qui fut l’architecte cantonal vaudois de 1969 à 1998.
Retraité depuis près de 30 ans, il se souvient avec acuité des grandes étapes qui ont conduit à la construction du Centre de conservation de la faune. «Après les Archives cantonales (1980) qui a été le premier bâtiment public issu d’un concours remporté par de jeunes architectes (Gazette de mai 2026), ce bâtiment constituait une nouvelle étape.» Conçu par Jacques Dumas et Stéphane Pittet, il est réalisé entre 1981 et 1983 afin de réunir en un même lieu les activités liées à la faune, à l’hydrobiologie, à la pisciculture et à la protection des eaux.
La verrière sud, vue de l'intérieur. L'air chauffé par le soleil était envoyé dans la cage d’escalier au nord pour participer au chauffage du bâtiment. Photo | ARC-SieberUne architecture au service de l’énergie
Mais le programme ne se limite pas à construire un laboratoire. Le bâtiment devient un véritable démonstrateur des énergies renouvelables, une ambition clairement revendiquée par ses concepteurs. L’ouvrage combine plusieurs dispositifs encore très peu répandus : pompe à chaleur alimentée par l’eau brute du Léman, capteurs solaires pour l’eau chaude sanitaire et grande serre vitrée au sud destinée à récupérer les apports solaires pour contribuer au chauffage. «Cette verrière fonctionne selon le principe des murs Trombe, une technique bioclimatique encore confidentielle à l’époque. Le soleil chauffait la serre et on récupérait cet air chaud qu’on envoyait dans la cage d’escalier au nord pour participer au chauffage. Ça marchait très bien.» L’été, la serre est protégée par des arbres à feuillage caduc.
En plus, le bâtiment lui-même est pensé comme un système passif : forte inertie thermique du béton, revêtement blanc des façades, isolation périphérique renforcée et volumes volontairement simples afin de limiter les pertes d’énergie.
Vue de l'ancienne pisciculture expérimentale. L’eau pompée dans le Léman alimentait les bassins et était exploitée par une pompe à chaleur avant d’être rejetée au lac. Photo | ARC-SieberDes poissons… pour chauffer le bâtiment
L’installation la plus originale se cache pourtant au sous-sol. Le centre possède alors une pisciculture expérimentale. L’eau froide pompée directement dans le Léman alimente les bassins, puis cède une partie de sa chaleur à une pompe à chaleur qui l’utilise pour chauffer le bâtiment (radiateurs) et les bassins, avant d’être rejetée au lac. Les bassins peuvent être aussi refroidis par une machine frigorifique, selon les besoins des espèces élevées.
Avec le recul, Jean-Pierre Dresco sourit en évoquant cette innovation. «L’idée était séduisante, la réalité un peu moins. Quelques années après, on a constaté que le rendement était pratiquement de zéro. L’eau pompée dans les profondeurs du lac était si froide que l’écart de température exploitable restait insuffisant pour assurer un fonctionnement réellement performant.»
Oser expérimenter
Pour Jean-Pierre Dresco, cet échec n’est pourtant aucunement un regret. Au contraire. «Ces expérimentations faisaient partie intégrante de la mission du Service des bâtiments, l’actuelle DGIP, qui considérait les constructions publiques comme des terrains d’essai susceptibles de faire progresser les techniques. Certaines idées n’ont pas connu de descendance, mais d’autres, comme les principes bioclimatiques, la valorisation de l’énergie solaire ou la conception passive des bâtiments, sont aujourd’hui devenues des standards de la construction contemporaine.
Devant le bâtiment, la sculpture signé André Gigon devait apporter «joie, rire et humour à un édifice fait de rigueur et de pureté». Photo | ARC-SieberUn patrimoine de l’innovation
Quarante ans après sa construction, le Centre de conservation de la faune – qui abrite aujourd’hui la Direction générale de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires – raconte une période où l’État de Vaud avait déjà à cœur de démontrer que l’architecture publique pouvait conjuguer fonctionnalité, recherche scientifique et responsabilité environnementale. Comme l’écrivait Jean-Pierre Dresco dans la brochure inaugurale, «une bonne architecture naît souvent d’un affrontement et non pas d’une page blanche», soulignant que la simplicité apparente du bâtiment cachait un long travail d’affinement, capable de concilier tous ses besoins.
Un trésor pas si caché
Un trésor pas si caché à découvrir facilement aujourd’hui et devant lequel trône toujours la sculpture édifiée par André Gigon (1924-1991) en 1982, dans le cadre de l’animation artistique des bâtiments (règlementée depuis 1979). Une œuvre d’art qui apportait «joie, rire et humour à un édifice fait de rigueur et de pureté» comme l’avait salué en son temps le journaliste d’architecture Anthony Krafft. (EB)
L’architecte Jacques Dumas : « éclectisme, avant-gardisme et collaborations »
Diplômé de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Jacques Dumas est un personnage central de l’architecture vaudoise des années 1960 à 1990. Il signe dès 1962 le très corbuséen Centre universitaire catholique (CUC) de Lausanne au Boulevard de Grancy et la chapelle du Servan, non loin.
Dès les années 1965, Jacques Dumas est mandaté par la Ville de Lausanne avec trois autres architectes, pour répondre à une demande urgente de nouvelles écoles : ils développent alors un programme avant-gardiste, nommé CROCS (Centre de rationalisation et d’organisation des constructions scolaires), qui va définir les règles de composition et de fabrication des écoles pour toute la décennie suivante. Il signe, dès les années 1970, les groupes scolaires d’Aigle et de la Vallée de la jeunesse, à Lausanne, fortement imprégnés de l’esprit de Mies van der Rohe. D’autres suivront.
Jacques Dumas et son associé Serge Pittet proposent à Saint-Sulpice, dans les années 1980, ce discret bâtiment du Centre de conservation de la faune, d’écologie et d’hydrobiologie appliquées, en expérimentant une architecture bioclimatique.
Dans la dernière partie de sa carrière, Jacques Dumas avec deux autres architectes, signe dans la filiation de Louis Kahn, un remarquable ouvrage : le bâtiment des Facultés des sciences humaines II, de l’Université de Lausanne, aujourd’hui Anthropole (1987). Jacques Dumas, entre éclectisme, expérimentation et collaborations.
Emmanuel Ventura, architecte cantonal









