6 minutes de lecturePublié le 17 juin 2022

Entre Lucens et Moudon, l’entrée du dépôt et abri des biens culturels de l’État de Vaudest discrète. Surplombant la Broye et la route cantonale, ce dépôt abrite pourtant des milliers d’objets, du minuscule silex au sanglier empaillé: autant de trésors du patrimoine vaudois. Pour pénétrer dans cette véritable caverne d’Ali Baba, il faut d’abord franchir les lourdes portes métalliques qui protègent l’accès du site avant de plonger dans une interminable galerie en béton qui semble nous aspirer dans les profondeurs de la terre.

Sans la présence de Christian Pittet, on se perdrait rapidement dans ce dédale de couloirs et de salles. En charge de la maintenance du site, il arpente ce labyrinthe depuis une quinzaine d’années et chaque recoin, presque chaque objet entreposé lui sont devenus familiers.

Cabinet de curiosités

On se perd avec bonheur dans les différentes salles qui jalonnent ce boyau en béton. Elles qui regorgent d’objets précieux pour la mémoire patrimoniale du canton. Dans une encoignure, une trottinette : « Quand on fait plusieurs fois par jour l’aller-retour, elle nous permet de gagner un temps précieux », sourit Christian Pittet. Dans la première salle, derrière de gigantesques rayonnages mobiles qui font office de porte dérobée, on s’émerveille devant des dizaines d’animaux naturalisés qui furent jadis les stars du Musée d’histoire naturelle : aigle, sanglier, singe, ours, tigre, kangourou et tant d’autres espèces reposent en sécurité (et au sec) dans ce lieu dont l’hygrométrie et la température sont sévèrement contrôlées.
Un peu plus loin, on franchit le seuil d’une pièce dévolue aux musées de la photographie et de la botanique. Dans les étagères, des trouvailles surprenantes, comme les dizaines d’albums photographiques de vacances de la famille Rothschild. Des images des années 1970 sans véritable valeur artistique, mais qui témoignent d’une époque, d’un monde. Il est très surprenant de plonger ainsi, quelque part dans le sous-sol broyard, dans l’intimité d’une famille qui a longtemps défrayé la chronique mondaine internationale.

Monsieur Pittet déambule entre deux rangées de hautes étagères chargées de caisses.Christian Pittet, chargé de la maintenance de l'Abri des biens culturels de Lucens, connaît chaque recoin du dédale souterrain. | Photo: BIC (FA)

Un trésor dans une cage en béton

Au bout du couloir, c’est la « caverne » : un caisson métallique oblong d’environ 500 m2, haut d’une dizaine de mètres et situé à 40 mètres sous terre... C’est dans ce lieu capable de résister à des cataclysmes, qui abritait jadis la salle des machines de l’ancienne centrale nucléaire (lire plus bas), que sont déposés les biens patrimoniaux les plus précieux de l’État.

Un plan dessiné de l'époque. Les légendes sont en anglais.Le plan de la centrale nucléaire, telle qu'elle se présentait à la fin des années 1960. La "caverne" est la pièce numéro 2. | Photo: BIC (FA)
A gauche une longue paroi métallique très haute, à droite le mur de béton à la peinture vieillie, où passe un conduit d'évacuation d'eau. Un étroit couloir fait le tour de la "caverne" aux parois métalliques. | Photo: BIC (FA)

À l’intérieur, le voyage continue le long des passerelles métalliques érigées sur trois étages : des centaines de mousquetons de tous les âges soigneusement rangés sur des râteliers côtoient des pics, des hallebardes, ou des armes plus exotiques comme des flèches, des lances ou encore des casse-têtes.

Des dizaines de caisses entreposées regorgent d’objets ethnologiques qui voisinent les heurtoirs de la cathédrale de Lausanne. Dans un coffre, les souliers mortuaires de l’évêque de Lausanne…

Sur les rayonnages, des objets volumineux en bois. Une sorte de grand masque rectangulaire. Ce qui doit être une grosse tortue. A droite, des statuettes d'aspect oriental. Au centre, une personne se tient derrière une sorte de grand bouclier de bois peint.Le dépôt des pièces ethnologiques. | Photo: BIC (FA)

Entourée de grandes statues japonaises, Claude Leuba, une collaboratrice du Musée cantonal d'archéologie et d’histoire est occupée au « recollement », un travail long et minutieux : « On ouvre les caisses, on sort tous les objets, on les recense, on leur assigne un emplacement qui est inventorié. Dans un tel espace, le principe de base est de retrouver les objets. » 

Dans la caverne, il reste de nombreux espaces inoccupés : « On doit impérativement conserver du vide, qui doit nous permettre d’absorber dans l’urgence une collection, si un problème survient dans un musée, comme une inondation ou un incendie. Ou doit pouvoir stocker les vitraux de la cathédrale si un problème majeur devait les menacer », explique Christian Pittet.

Dans les dédales de mille passés

Plus bas, dans un recoin, le premier coffre-fort (vide) de la Banque cantonale vaudoise – du chêne plaqué avec des plaques métalliques –, puis un bancomat, l’un des premiers en service avec sa porte-guillotine latérale, puis un ancien distributeur de billets des Transports lausannois… Le local consacré aux objets en bois nous plonge dans un nouvel univers. Un décor improbable dans lequel on discerne une pirogue lacustre de 3500 ans, des canalisations romaines en bois (2000 ans) et une rangée de fauteuils de l’ancien auditoire du Palais de Rumine…

Monsieur Pittet vu de dos, marche entre des rayonnages chargés d'objets sculptés en pierre (colonnes, parties de chapiteaux, etc.).Lucens est une sorte de garde-meuble pour l’archéologie. L'abri renferme les "archives du sol vaudois", selon Lionel Pernet, directeur du MCAH. | Photo: BIC (FA)

Les caisses prioritaires

Un autre long couloir : 100 mètres le long desquels les salles se succèdent, alignant des dizaines d’étagères remplies de tessons de poteries, de peintures murales, de silex, de haches en bronze ou en pierre. Dans de grands bacs, des planches en bois noircies par le temps. Ce sont des vestiges d’un port de l’ère lacustre découvert à Vidy. Avant de remonter en surface et de retrouver la lumière naturelle, on passe devant des rangées de tiroirs. Ils renferment 10’000 squelettes humains dont le plus jeune a bien 500 ans.

Madame Freitag pose devant une étagère remplie de bocaux de verre renfermant une collection d'invertébrés. Une image plutôt intime par rapport à l'énormité du cadre des autres vues.La conservatrice Anne Freitag, occupée à la numérisation des collections du Musée de zoologie. | Photo: BIC (FA)

Trois millions et demi d’invertébrés

Au niveau de la sortie, les dépôts de la Bibliothèque cantonale universitaire : des livres et des périodiques que l’on conserve pour leur valeur historique. Plus loin, entre deux étagères débordantes de coquillages, Anne Freitag est concentrée sur son ordinateur portable. Conservatrice au Musée de zoologie, elle est en train de saisir des données qui servent à la numérisation des collections. Sachant que la seule collection des invertébrés compte environ 3,5 millions de spécimens, on comprend que ce travail de numérisation soit aussi pointilleux que pharaonique :

« Il faut que la date et le lieu de sa trouvaille soient exacts. Ensuite, il est tout aussi impératif d’indiquer sa cote, si l’on veut le retrouver dans cette masse. Sans cela, autant le considérer comme perdu ! »

Anne FreitagConservatrice au Musée de zoologie
Deux étagères sur la plus haute des coquillages, et sur celle du dessous, des bocaux de verre. Les étiquettes disent "mollusques perforants" ou "valve d'huître de Patagonie".Le charme discret et suranné de la collection d'invertébrés... | Photo: BIC (FA)

Lionel Pernet : « Un garde-meubles pour les générations futures »

« Les objets entreposés à Lucens appartiennent en partie à des collections déjà étudiées sous toutes les coutures. Si l’on y retourne chercher un objet, c’est souvent pour le prendre en photo, pour une exposition ou pour en étudier un point particulier. Lucens est une sorte de garde-meubles pour les générations futures. Pour l’archéologie, certains parlent joliment des archives du sol vaudois. »

En une formule, le directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire (MCAH), Lionel Pernet, a résumé l’identité du lieu qui sert de dépôt à presque tous les musées cantonaux ainsi qu’à des institutions telles que la Bibliothèque cantonale universitaire. « Une grande partie de ce qui appartient à Photo Élysée et au Musée cantonal des Beaux-Arts a été déplacé ou est en cours de déménagement à Plateforme 10 », précise Lionel Pernet, qui coiffe également de la présidence du Groupe technique des utilisateurs de Lucens (GTU).

Bien sélectionner les objets

La question se pose : pourquoi conserver tout cela ? Comme l’explique Lionel Pernet, l’exercice se fait, de plus en plus, en amont : « Il faut vraiment s’astreindre à sélectionner, trier, documenter les objets avant qu’ils ne rentrent dans les collections. Parce qu’une fois ce cap franchi, il y a une forme de sanctification de l'objet. Ne serait-ce que par la loi, il devient un bien inaliénable une fois inscrit à l’inventaire. Son retrait serait alors de la compétence du Conseil d’État. » Pour le directeur du MCAH, « un tri judicieux et continu » permet de conserver de l’espace pour absorber les trouvailles des années à venir. (DA)

Au temps de la centrale nucléaire

Lucens a abrité dans les années soixante la première centrale nucléaire du pays. Mise en service en janvier 1966, elle devait servir de test au premier réacteur suisse. L'aventure se termine brutalement trois ans plus tard, le 21 janvier 1969. À la suite d'un accident technique, le réacteur de la centrale est détruit, la corrosion de certaines gaines ayant entraîné une surchauffe, puis la fusion partielle du cœur du réacteur.

L'installation fut entièrement démantelée, les cavernes décontaminées après l'accident. La cavité contenant le réacteur fut comblée, en 1992, par du béton. Entre 1995 et 1997, des travaux sont entrepris pour transformer le site en lieu de stockage pour les biens culturels du patrimoine vaudois. L’inauguration du bâtiment a eu lieu en 1997. Le taux de radioactivité du site est très régulièrement surveillé. (DA)

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