
Conflits au travail et harcèlement: l’État consolide un modèle pionnier
Fin 2021, l’État a réformé son système de gestion des conflits au travail et harcèlement, qu'il soit psychologique ou sexuel. L’objectif étant d'adapter le dispositif aux évolutions légales et sociétales, mais aussi aux attentes nouvelles des collaboratrices et collaborateurs de l'administration.
Pour faire face aux questions liées aux malaises, aux conflits au travail et au harcèlement, l'État de Vaud dispose depuis le 1er octobre 2024 de deux nouvelles entités distinctes et indépendantes. Rattaché administrativement à la Direction générale des ressources humaines (DGRH), l’Espace Écoute et Médiation est orienté vers la prévention et l’accompagnement à la résolution de difficultés relationnelles ou de situations conflictuelles pouvant être constitutives d’atteintes à la personnalité ou de harcèlement. Rattachée à la chancellerie, l’Unité Investigation est, quant à elle, chargée des enquêtes formelles en cas de suspicion de harcèlement.
Loin d’un simple changement d’organigramme, cette évolution marque une clarification structurelle et un renforcement assumé de la protection de la personnalité des collaboratrices et collaborateurs. Rachid Hussein, aujourd’hui directeur de l’Espace Écoute et Médiation, résume l’un des enjeux majeurs de la réforme: «L’idée de la séparation en deux entités était de donner de la clarté au dispositif, afin de permettre notamment aux personnes s’estimant victimes de savoir dans quel cadre leur situation sera prise en charge. Cette clarté est déterminante lorsque la situation relève d’une suspicion de harcèlement sexuel ou psychologique. En pareil cas, l’Espace Écoute et Médiation propose soutien et accompagnement dans le cadre d’entretiens confidentiels avec une personne de confiance. L’Unité Investigation pourra quant à elle intervenir s’il est nécessaire d’établir les faits et de les qualifier, afin de déterminer s’il existe ou non une situation de harcèlement. L’investigation est une procédure formelle impliquant un cadre strict et des droits spécifiques pour les personnes concernées».
Ces deux entités, fortes de deux logiques complémentaires, répondent ainsi à une exigence de cohérence. Comme le souligne Rachid Hussein, «cela permet d'éviter les ambiguïtés et de sécuriser le cadre dans lequel tout un chacun peut venir s'exprimer sur sa situation.»
Cette clarté est déterminante lorsque la situation relève d’une suspicion de harcèlement sexuel ou psychologique. En pareil cas, l’Espace Écoute et Médiation propose soutien et accompagnement dans le cadre d’entretiens confidentiels avec une personne de confiance. L’Unité Investigation pourra quant à elle intervenir s’il est nécessaire d’établir les faits et de les qualifier, afin de déterminer s’il existe ou non une situation de harcèlement. L’investigation est une procédure formelle impliquant un cadre strict et des droits spécifiques pour les personnes concernées».
Écoute et Médiation : un espace pour parler en toute confidentialité
Quand une situation se tend au travail – conflit, malaise, sentiment d’atteinte à la personnalité, suspicion de harcèlement –, il n’est pas toujours simple de savoir à qui s’adresser, ni même de mettre des mots sur ce que l’on vit. À l’État de Vaud, l’Espace Écoute et Médiation offre un premier lieu confidentiel pour «déposer», clarifier et, si besoin, être orienté. Son directeur, Rachid Hussein, décrit une approche pensée comme un entonnoir: écouter d’abord, puis accompagner.
Qu’ils rencontrent des difficultés relationnelles, des tensions avec leur hiérarchie ou qu’ils éprouvent un sentiment d’exclusion, de surcharge, de discrimination, qu’ils se trouvent face à un comportement inapproprié ou estiment subir une atteinte à leur personnalité, tous les membres du personnel de l’État de Vaud peuvent s’adresser à l’Espace Écoute et Médiation qui travaille en toute indépendance. Comme le précise son directeur Rachid Hussein, «ce service est accessible à l’ensemble des collaboratrices et collaborateurs, quels que soient leur fonction ou leur niveau hiérarchique, qu’ils soient apprentis ou cadres supérieurs.»
Au cœur du dispositif de l’Espace Écoute et Médiation se trouve la personne de confiance. «Notre approche repose sur le postulat qu’il n’est pas nécessaire d’arriver avec une demande parfaitement formulée, sachant que, lorsque l’on souffre au travail, on n’est pas forcément capable de définir précisément la cause de cette souffrance. La personne de confiance est conçue pour faciliter cette démarche. Son rôle est d’écouter, d’amener des clarifications, de renseigner, pour que la personne puisse prendre des décisions et se positionner en connaissance de cause, de la façon la plus éclairée possible», détaille Rachid Hussein.
«Il n’est pas nécessaire d’arriver avec une demande parfaitement formulée, sachant que, lorsque l’on souffre au travail, on n’est pas forcément capable de définir précisément la cause de cette souffrance.»
Concrètement, la prise de contact peut se faire par téléphone ou par courriel. Un secrétariat réceptionne la demande et dans la foulée propose, dans la grande majorité des cas, un entretien avec une personne de confiance. Deux garanties structurent l’ensemble du processus dès le départ. La confidentialité couvre tous les échanges et aucune démarche ne sera initiée sans l’accord de la personne concernée: «Elle garde ainsi la maîtrise du processus et peut y mettre un terme à tout moment si elle le souhaite », souligne Rachid Hussein.
L'équipe de l'Espace Écoute et Médiation, Fanny Zabloz, David Metzger, Anna Terribilini et Rachid Hussein ©DGRHOrienter plutôt que “trancher”
Les situations auxquelles sont confrontés les collaboratrices et les collaborateurs de l’Espace Écoute et Médiation sont on ne peut plus variées et touchent à tous les aspects qui peuvent engendrer des souffrances au travail, allant de «simples» difficultés relationnelles à des tensions avec la hiérarchie ou encore des atteintes à la personnalité.
«Des personnes faisant appel à nous peuvent avoir le sentiment d’avoir été harcelées. Or, ce terme peut renvoyer à une réalité juridique objective, mais aussi à un ressenti qui demande d’abord à être clarifié. L’Espace Écoute et Médiation aide à faire le tri et à explorer les différentes options: en parler à la hiérarchie ou aux RH, activer d’autres ressources (santé, soutien psychosocial, etc.) ou, si la personne le souhaite, saisir l’Unité Investigation pour entrer dans une procédure formelle.»
Cette logique éclaire une différence essentielle: une investigation n’est pas anonyme, puisqu’elle implique des communications à l’autorité d’engagement et à la personne mise en cause. À l’inverse, l’Espace Écoute et Médiation demeure un lieu d’échange confidentiel. Aucune information n’est communiquée à des tiers sans l’accord de la personne concernée.
L’accompagnement en entretien : un soutien neutre
Parmi les évolutions récentes figure la possibilité d’accompagner une personne lors d’un entretien en lien avec sa situation (RH, hiérarchie, entretien de service).
Rachid Hussein insiste sur la posture adoptée: «Il ne s’agit pas de prendre position ou d’assurer une défense, comme le ferait un avocat ou un syndicat, mais d’apporter un soutien neutre, visant à garantir que l’échange se déroule dans de bonnes conditions. Les premiers retours sont encourageants: cette présence produit un effet d’apaisement, au point que certaines personnes sollicitent à nouveau cet accompagnement lors d’échanges ultérieurs.»
Une médiation volontaire
La médiation intervient également lorsque les difficultés sont avant tout relationnelles: problèmes de communication, désaccords répétés, tensions persistantes ou collaboration dégradée.
La démarche est structurée en plusieurs étapes. Cela commence par des entretiens individuels de préparation avec chaque personne concernée, puis, si les parties le souhaitent, l’Espace Écoute et Médiation peut organiser une ou plusieurs séances de médiation (à deux ou en groupe). La médiation se déroule dans un cadre confidentiel et repose sur une base volontaire: «Personne ne peut être contraint d’y participer, souligne Rachid Hussein. Une particularité existe toutefois lorsque la hiérarchie mandate l’Espace Écoute et Médiation: il est alors attendu, au minimum, que les personnes concernées participent à un entretien individuel de préparation afin de pouvoir se déterminer en connaissance de cause. La médiation représente en effet une opportunité de favoriser la communication et la collaboration en restant acteur de sa situation. Un principe est posé clairement: il n’y a pas de rapport de médiation. Toute communication à la hiérarchie ne peut se faire qu’avec l’accord des personnes concernées.»
L’analyse du climat de travail : une “photo à l’instant T”
Lorsque la problématique dépasse un conflit interpersonnel et touche au fonctionnement collectif – organisation, management, difficultés structurelles – l’Espace Écoute et Médiation peut également réaliser une analyse du climat de travail. Il s’agit d’une «photo à l’instant T», fondée sur des entretiens individuels, et donnant lieu à un rapport non nominatif comprenant constats, appréciation et recommandations. «À la différence d’une investigation, il ne s’agit pas ici d’établir des faits, mais de recueillir des perceptions et des vécus. Et l’anonymat est garanti», précise Rachid Hussein.
Sensibiliser, former, rendre visible
L’Espace Écoute et Médiation n’intervient pas uniquement en réaction aux situations difficiles. En collaboration avec la DGRH, l’équipe participe à des sensibilisations et des formations (notamment «Objectif cadres») , réalise des présentations sur demande et travaille à une prochaine campagne de communication destinée à améliorer la visibilité d’un dispositif encore récent, et, ainsi, à mieux faire connaître la manière dont cela fonctionne. Dans une institution de la taille de l’État de Vaud, cet enjeu est crucial.


Unité Investigation : comment établir les faits face à un harcèlement
L’Unité Investigation intervient dans les situations de harcèlement (sexuel ou psychologique) présumé au sein de l’administration. Rattachée administrativement à la Chancellerie d’État, sa mission est claire: établir les faits de manière indépendante et impartiale, dans des contextes souvent sensibles. Sa directrice, Janique Popescu-Torchio, en détaille le fonctionnement, les enjeux et les limites.
Intégrée au dispositif de prévention des conflits et du harcèlement au travail de l’État de Vaud, l’Unité Investigation n’est ni un service de médiation ni une instance disciplinaire. Elle intervient lorsqu’une situation de harcèlement lui est formellement signalée. Son rôle: établir les faits, rien que les faits, et déterminer s’ils sont constitutifs de harcèlement. Et elle s’adresse à toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs de l’administration qui s’estiment victimes de harcèlement psychologique ou sexuel. «Toute personne peut saisir notre unité, même si elle ne souhaite pas en référer à sa hiérarchie ou si elle l’a déjà fait sans obtenir de suites satisfaisantes.», précise Janique Popescu-Torchio.
Les autorités d’engagement peuvent également la solliciter, notamment en présence de soupçons de harcèlement, lorsque les démarches internes n’ont pas permis de clarifier la situation. Les cheffes ou chefs de départements, respectivement le Conseil d’État, peuvent aussi déposer une demande d’investigation lorsque l’autorité d’engagement ne donne pas suite à des faits potentiels de harcèlement portés à sa connaissance.
«Toute personne peut saisir notre unité, même si elle ne souhaite pas en référer à sa hiérarchie ou si elle l’a déjà fait sans obtenir de suites satisfaisantes.»
L’examen préalable : un filtre indispensable
Toute demande doit être faite par écrit et décrire précisément les faits et identifier clairement les personnes mises en cause ainsi que les potentielles victimes; les requêtes anonymes ne sont pas traitées. Chaque demande fait l’objet d’un examen préalable. À ce stade, l’Unité Investigation entend systématiquement la personne plaignante (potentielle victime). Les personnes mises en cause, en revanche, ne sont pas auditionnées automatiquement: cela dépend des éléments disponibles et de leur pertinence.
Les parties peuvent transmettre des pièces (courriels, notes, captures d’écran ou tout autre document) afin d’étayer les faits. «Le témoignage est important, mais la documentation facilite leur établissement», souligne la directrice de l’Unité Investigation. Elle observe d’ailleurs que les collaboratrices et collaborateurs conservent de plus en plus de traces écrites, en particulier dans les situations de harcèlement psychologique. Aucun document isolé ne constitue toutefois une preuve absolue: l’analyse est toujours globale et contextualisée.
«Le témoignage est important, mais la documentation facilite leur établissement»
À l’issue de cette première étape, deux issues sont possibles: le classement du dossier si les éléments ne relèvent manifestement pas du harcèlement, ou l’ouverture d’une instruction formelle dans les autres cas. En cas de classement, la décision est motivée et communiquée aux personnes entendues ainsi qu’à l’autorité d’engagement de la potentielle victime.

L’instruction : une phase longue et exigeante
Lorsque l’instruction est ouverte, toutes les parties et leur autorité d’engagement en sont informées. «Cette phase est souvent la plus longue. Elle comprend l’audition des parties et des témoins, la collecte de documents complémentaires et une analyse détaillée des éléments réunis.»
Les parties peuvent proposer l’audition de témoins; l’Unité Investigation peut également entendre toute personne dont elle juge le témoignage utile. Une fois l’instruction achevée, les parties consultent l’intégralité du dossier dans les locaux de l’Unité Investigation, afin de garantir la confidentialité, et peuvent demander des compléments d’instruction et formuler des déterminations.
Dimension pénale : informer et orienter
Une fois le rapport remis aux parties et aux autorités d’engagement, la mission de l’Unité Investigation s’achève. Si un cas de harcèlement est reconnu, l’autorité d’engagement doit informer l’Unité Investigation – ainsi que la personne reconnue victime – de l’existence de mesures prises, sans en préciser la nature afin de préserver la protection de la personnalité, ou de la décision d’y renoncer.
Si des éléments susceptibles de constituer une infraction pénale apparaissent, par exemple en cas de harcèlement sexuel, l’Unité Investigation informe la personne concernée de ses droits. Elle n’a toutefois pas la possibilité de dénoncer les faits: la décision de déposer plainte relève exclusivement de la personne concernée. L’Unité Investigation peut en revanche orienter vers les structures compétentes, notamment les Centres LAVI, qui proposent information, accompagnement et soutien psychologique.
Un poids psychologique sur l’équipe
Quelle que soit l’issue, une investigation laisse des traces. «Toutes les personnes qui s’adressent à nous sont profondément affectées par la procédure, indépendamment du résultat final», constate Janique Popescu-Torchio. Les investigations s’étendant souvent sur plusieurs mois, la charge psychologique peut aussi peser sur l’ensemble d’une équipe. L’Unité Investigation réfléchit conjointement avec l’Espace Écoute et médiation et la Direction qualité de vie au travail (DGRH) à des pistes d’accompagnement pour limiter ces effets au sein des services concernés.
À l’inverse, même en l’absence de harcèlement juridiquement établi, le rapport peut révéler d’autres difficultés: tensions internes, problèmes managériaux ou malaises persistants. Sans être qualifiés juridiquement, ces éléments ressortent des rapports, laissant à l’autorité d’engagement le soin d’y donner les suites qu’elle juge utiles (DA)
«Toutes les personnes qui s’adressent à nous sont profondément affectées par la procédure, indépendamment du résultat final»
À la croisée du judiciaire et de l’administratif
Avant de rejoindre l’État, Janique Popescu-Torchio a exercé près de huit ans comme avocate au barreau, principalement en droit du travail, de la famille et en droit pénal. En parallèle, elle a officié durant plus de huit ans comme vice-présidente du Tribunal de prud’hommes. Trois années passées au service juridique de la Direction générale de l’enseignement obligatoire à Genève lui ont également permis de découvrir les rouages de l’administration publique. «Ces différentes expériences m’ont permis d’ancrer mes deux pieds dans le réel », résume-t-elle.
Unité investigation, Espace Écoute et Médiation: quelques chiffres
L’Espace Écoute et Médiation repose sur une équipe de quatre personnes: un directeur à 90 %, deux personnes de confiance/médiateurs et médiatrices à 80 % et une assistante administrative à 80%.
L’Unité Investigation s’appuie sur les forces d’assistantes administratives (130%), d’investigateur et investigatrice (160%) et une directrice à 80 %.
En 2024, 14 demandes ont été enregistrées sur une période de trois mois. Six dossiers ont été joints, un classement a été rendu et une demande a été retirée. À la fin de l’année, sept dossiers étaient en cours de traitement.
Durant l’année 2025, 18 demandes ont été déposées, deux jonctions (lorsque deux affaires distinctes peuvent faire l’objet d’une seule procédure si un lien existe entre elles) ont été prononcées, 10 classements et un rapport ont été rendus. À la fin de l’année 2025, 13 dossiers étaient en cours de traitement.
Depuis le début de son activité, l’Unité Investigation a majoritairement traité des cas de potentiel harcèlement psychologique (23), en comparaison avec ceux où du harcèlement sexuel a été allégué (4) et les cas où les deux types de harcèlement l’ont été (5).
Ces chiffres doivent être mis en perspective : l’État de Vaud compte environ 40 000 collaboratrices et collaborateurs, y compris le corps enseignant et le CHUV.
Contacts
Espace Écoute et Médiation
Rue Marterey 5
1014 Lausanne Suisse
021 316 59 99
Unité Investigation
Rue Marterey 5
1014 Lausanne Suisse
021 316 19 80




