© Archives de la construction moderne (ACM), EPFL. Fonds Jean Tschumi.
Patrimoine-Trésors cachés

L'Aula des Cèdres: notre chapelle sixties

Inaugurée en 1962, l’Aula des Cèdres est la dernière œuvre de l’architecte suisse Jean Tschumi. À l’avant-garde de la construction de l’époque, elle affiche une note 1 au recensement architectural cantonal et présente donc une valeur patrimoniale majeure. Elle constitue l’un des édifices emblématiques du patrimoine bâti vaudois. Architecte et historien de l’architecture, Salvatore Aprea nous parle de cette pièce manifeste parfois mal connue, où la couverture dicte l’espace et dans laquelle la Su

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7 minutes de lecturePublié le 30 mars 2026

Pour Salvatore Aprea, le vrai sujet dépasse le bâtiment: il touche au rapport collectif qu’entretient le grand public avec l’architecture du XXe siècle. «La Suisse, dit-il, peine parfois à défendre ses œuvres modernes comme des évidences». Il évoque Bienne et son Palais des Congrès (1966), dont la préservation est régulièrement remise en question, ce qui ne cesse de l’étonner. «Selon moi, ce genre de débat révèle un attachement un peu trop marqué à une Suisse de carte postale, alors que notre pays a une valeur véritablement internationale et novatrice en matière d’art et d’architecture, ce que l’on a parfois tendance à oublier». Toutefois, l’Aula des Cèdres semble déroger à la règle, du moins à l’époque de sa création, comme s’en félicite l’historien: «Réalisée dans un contexte universitaire, elle a immédiatement été reconnue pour sa valeur d’emblème architectural grâce à l’élégance incontestable de sa silhouette».

«Réalisée dans un contexte universitaire, elle a immédiatement été reconnue pour sa valeur d’emblème architectural grâce à l’élégance incontestable de sa silhouette.»

Salvatore ApreaArchitecte et historien de l’architecture

La Suisse internationale au bord du Léman

C’est là que Jean Tschumi (Genève, 1904-Vallorbe, 1962) entre en scène, comme un symbole. Formé à l’École des beaux-arts et à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Paris, son œuvre s’est partagée entre la France et la Suisse et est intimement liée à l’architecture corporate, de sièges d’industries ou d’administrations. «L’architecture d’entreprises comme image de marque remonte au début du XXe siècle, explique Salvatore Aprea. Un exemple précurseur est celui de Peter Behrens (Hambourg, 1868-Berlin, 1940), qui refit l’identité globale de la firme A.E.G en 1907, comprenant le design du logo, de nombreux produits de la marque, des espaces d’exposition, puis des usines elles-mêmes — une stratégie totale.» Dans cet esprit, Tschumi devient à son tour une signature reconnue grâce à ses bâtiments pour de grandes sociétés ou des sièges internationaux, qui intègrent architecture, art, design et paysage : les laboratoires Sandoz (Orléans, 1953), la Vaudoise Assurances (Lausanne, 1956), le siège mondial de Nestlé (Vevey, 1960) ou l’Organisation mondiale de la santé (Genève, 1966). Son style, à la croisée des leçons décoratives des années 1930, de l’usage du béton et des modèles américains de fonctionnalité et de confort des années 1950, s’impose. «Une Suisse internationale s’invente aussi par l’architecture», affirme Salvatore Aprea.

 

Une coque en béton totalement autoporteuse © Archives de la construction moderne- EPFL, Fonds Jean Tschumi

L’Aula des Cèdres : une couverture qui fait tout

Construite entre 1959 et 1962 – Jean Tschumi ne verra pas son œuvre achevée –, l’Aula des Cèdres ne déroge pas à ces recherches formelles, bien qu’il s’agisse cette fois de deux auditoires, bâtis pour l’École polytechnique et universitaire de Lausanne (EPUL, future EPFL). Jean Tschumi responsable de l’enseignement de l’architecture dans cette école – qu’il a fondée en 1943 avec l’ingénieur Alfred Stucky – élabore cette aula avec François Panchaud, qui y enseigne le béton armé. Cette collaboration entre architecte et ingénieur, représentative des démarches de l’époque, est à l’origine de l’immense coque en béton armé en couverture, qui est devenu l’emblème du bâtiment.

De plan rectangulaire, la coque se relève à ses deux extrémités pour abriter de hautes verrières offrant un dialogue soutenu avec la nature environnante ainsi qu’une grande luminosité. Salvatore Aprea replace le bâtiment dans une vaste famille d’architectures d’après-guerre — Europe, États-Unis, Amérique latine — où la prouesse vient du génie civil. «Ici, la qualité de l’espace est dictée principalement par la couverture: les fonctions secondaires viennent se loger dans un socle semi-enterré ; l’auditorium principal (493 places à l’origine) est une structure ovale indépendante qui s’insère au centre du volume et délimite les rapports spatiaux avec le foyer qui se prolonge en direction du lac ; le petit auditoire (100 places) est de plain-pied quand on entre côté rue. »

L’audace de la coque mince

Grâce à la technologie de la précontrainte du béton armé (ndlr : mise au point par Eugène Freyssinet en 1928) alliée à la projection de ce dernier sur une armature voûtée, la couverture de l’Aula des Cèdres ne fait que 6 cm d’épaisseur, une gageure. Légère et élégante, cette coque repose sur quatre appuis extérieurs et ménage au-dessus du socle un grand espace libre d’usage. «Ce chapeau est autoporteur, s’extasie Salvatore Aprea. Vous pouvez enlever les salles et la couverture tiendra toujours! Les auditoires ont d’ailleurs initialement été conçus sans fermeture sous la toiture, mais ces vides ont fini par être comblés pour des raisons phoniques. C’est une construction d’exception, comparée dans l’histoire de l’architecture moderne à des œuvres telles que l’aéroport de New York de l’architecte Eero Saarinen (1962) ou la Capilla abierta de Felix Candela à Mexico (1959): des exemples où les voûtes minces sont à l’origine de recherches structurelles audacieuses, où la continuité des espaces couverts domine et produit un effet enveloppant».

Chapelle sixties

Une « cathédrale moderne » à expérimenter

Cette continuité spatiale, cette transparence, cette lumière, il ne tient qu’à nous de les expérimenter. Consacrée depuis 2001 aux activités de la HEP Vaud et accueillant de nombreuses manifestations socioculturelles, l’Aula des Cèdres a été entièrement restaurée en 1995 (extérieur) et rénovée à l’intérieur en 2019. Responsable de cette rénovation, l’architecte Ivan Kolecek évoque une «cathédrale moderne ouverte sur son environnement». C’est que, depuis le hall jusqu’aux terrasses, tout est fait pour profiter de la verdure alentour jusqu’à cette vue imprenable qui surplombe le lac et les Alpes. Salvatore Aprea rapproche l’effet ressenti d’un autre grand théâtre de la modernité: l’Opéra de Sydney et son foyer-bar face à la baie. Les détails à ne pas rater selon lui ? Le traitement des murs de l’auditoire principal en béton bouchardé – une technique de martelage de la pierre – afin de donner à la surface grain et vibration, dans la plus pure tradition d’Auguste Perret (1874-1954) ; à l’intérieur dudit auditoire, les parois phoniques en lames de bois et le sol en lino rouge brique ; dans le petit, les maçonneries en briques jointoyées qui dissimulent un ingénieux système de ventilation. Comme le résume l’historien pour conclure, «Jean Tschumi ne s’est jamais imposé contre notre territoire, il s’y est toujours posé. Avec délicatesse et précision.» EM

Lausanne : au cœur de l’architecture internationale

« Le 1er septembre 1942, par 61 voix contre 59, le Grand Conseil du Canton de Vaud accepte la création d’une école d’architecture et d’urbanisme au sein de l’université, puis de l’école polytechnique, de Lausanne. Le 18 novembre 1948, Jean Tschumi, architecte, y prononce une longue leçon inaugurale. L’école d’architecture est née et s’installe dans l’ancien Hôtel Savoy, là où, le 26 juin 1928, Le Corbusier, Hannes Meyer, Sigfried Giedion et d’autres architectes du monde dégustent un apéritif. Ils viennent de fonder, à la Sarraz, les CIAM, les Congrès internationaux d’architecture moderne.

Haut lieu de l’architecture vaudoise, suisse et internationale, l’État de Vaud décide en 1957 de construire des nouveaux laboratoires, un grand auditoire et des salles d’expositions. Jean Tschumi, également président de l’Union internationale des architectes (UIA) de 1955 à 1958, Alfred Stucky, ingénieur hydraulicien, et François Panchaud, titulaire de la chaire de béton armé, tous trois enseignants de l’EPUL, dessinent dès 1958 une voûte précontrainte qui déboussole l’entreprise chargée de la construction par la complexité des coffrages, la minceur absolue du voile. Elle est inaugurée en 1962. Émerveillés, nous le sommes encore aujourd’hui. Architecture rimera toujours avec Aula de Cèdres. »

Emmanuel Ventura, architecte cantonal