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«Chaque situation est unique. Il faut parfois inventer des réponses qui soient adaptées », résume Julie Jequier, présidente du Tribunal des mineurs. ©ARC Sieber
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Tribunal des mineurs: «Notre rôle est de sanctionner, mais surtout de protéger et d'éduquer»

Présidente du Tribunal des mineurs, Julie Jequier défend une justice à la fois ferme et profondément éducative. Pour elle, juger un adolescent ne consiste pas seulement à répondre à un acte pénal, mais à comprendre un parcours, poser un cadre et éviter que la faute ne devienne un destin.

«Chaque situation est unique. Il faut parfois inventer des réponses qui soient adaptées », résume Julie Jequier, présidente du Tribunal des mineurs. ©ARC Sieber
Publié le 30 mars 2026

Pour Julie Jequier, la mission du Tribunal des mineurs repose sur un équilibre délicat, celui de sanctionner sans écraser, de protéger sans déresponsabiliser, d'éduquer sans naïveté:  « Nous avons un côté répressif, puisque nous fixons des peines par rapport à l’acte commis. Mais notre rôle ne s’arrête pas là. Nous sommes là aussi – et surtout – pour protéger et éduquer ces jeunes qui sont des êtres en construction.»

Lorsqu’un mineur commet une infraction, il se met lui-même en danger. Mais il met également en danger la société, que ce soit par des violences, des vols, des dégâts ou des infractions d’ordre sexuel. «Notre objectif est avant tout d’éviter la récidive. Il s’agit d’amener le jeune à comprendre la portée de ses actes et à ne pas recommencer.» Pour la magistrate, la sanction, dans cette perspective, n’est pas une fin en soi. Elle doit poser une limite:  « Si un adolescent a l’impression qu’il peut tout faire sans conséquence, on nourrit un sentiment d’impunité. Or un cadre est indispensable pour se construire.»

«Nous avons un côté répressif, puisque nous fixons des peines par rapport à l’acte commis. Mais nous sommes là aussi – et surtout – pour protéger et éduquer ces jeunes qui sont des êtres en construction.»

Julie JequierPrésidente du Tribunal des mineurs

Une justice différente de celle des adultes

C'est précisément cette dimension éducative qui distingue la justice des mineurs de celle des majeurs:  « Chez les adultes, l’aspect répressif prime. Nous, nous sommes là aussi pour éduquer, parce qu’on peut encore faire quelque chose. » Chaque décision repose donc sur une analyse fine de la situation personnelle du jeune. Au-delà des faits reprochés, le tribunal examine le contexte familial, la scolarité ou la formation, d’éventuels troubles du comportement, le degré de maturité. « On ne juge pas un adolescent de 10 ans comme un jeune de 17 ans. Son âge et son développement personnel sont fondamentaux. »

Dans le canton de Vaud, le modèle institutionnel renforce encore cette approche individualisée. Le juge des mineurs cumule les fonctions de procureur, de juge et d’autorité d’exécution des peines. « Nous sommes toute la chaîne pénale. Nous menons l’enquête, nous rendons la décision et nous suivons l’exécution des peines et des mesures. » Ce suivi continu permet de connaître le jeune dans la durée, d’observer son évolution et d’adapter les mesures si nécessaire: «Le droit pénal des mineurs impose d’ailleurs cette réactivité : les décisions peuvent être ajustées en cours de route, afin de coller au plus près à la réalité d’un adolescent qui change vite.»

Cette souplesse a été confirmée par le Tribunal fédéral, qui a rappelé que le juge des mineurs peut devoir s’écarter des sentiers battus pour trouver des solutions originales et créatives: « Chaque situation est unique. Il faut parfois inventer des réponses qui soient adaptées », résume Julie Jequier.

Des sanctions parfois mal comprises

Lorsque des affaires graves surgissent – atteintes à la vie, violences sexuelles, attaques à main armée – l’opinion publique s’interroge parfois sur des peines jugées trop légères. Julie Jequier ne balaie pas ce type de réactions: «Je comprends que cela puisse choquer.» Elle rappelle toutefois que la peine de prison n’est qu’un élément du dispositif. À côté des sanctions, le droit prévoit des mesures, notamment des placements en milieu fermé, qui peuvent durer légalement jusqu’aux 25 ans du jeune ou de la jeune. «Le public ne voit souvent que la durée de la peine. Mais certaines mesures peuvent s’inscrire dans le temps et être très contraignantes.»

Depuis le 1er juillet 2025, une nouvelle disposition permet même un internement, dans des cas très spécifiques d’assassinat commis dès l’âge de 16 ans, si la dangerosité persiste à la fin des mesures ordinaires. «On espère que cela restera exceptionnel. Mais cette possibilité existe désormais.»

Réseaux sociaux, banalisation et nouvelles inquiétudes

S’il fallait identifier une évolution marquante ces dernières années, la magistrate évoque sans hésiter l’influence des réseaux sociaux. «Certains comportements pénaux y sont banalisés, voire glorifiés. À force d’en voir, certains jeunes finissent par trouver cela normal.» L’accès permanent à des images violentes ou pornographiques inquiète également: «Ils sont inondés de contenus, parfois extrêmement violents. À force de répétition, la violence se banalise. Dans certains dossiers, je constate une incompréhension réelle face à la gravité d’actes pourtant pénalement répréhensibles.»

Autre préoccupation: l’intensité de certaines violences physiques. «Ce n’est plus seulement un ou deux coups de poing. Ce sont des coups de pied violents donnés quand la victime est au sol ou même des coups de couteau. De nombreux mineurs, de plus en plus jeunes, sortent avec des couteaux et n’hésitent pas à s’en servir.» L’augmentation de la fréquence et de l’intensité de ces actes constitue, à ses yeux, un signal à ne pas minimiser.

Un métier fait d’espoir

Malgré ces constats, Julie Jequier refuse le fatalisme. «Dans la grande majorité des cas, ce que nous mettons en place porte ses fruits. Beaucoup de jeunes ne reviennent jamais au tribunal. Certains, même s’ils repassent par nos murs, parviennent ensuite à se stabiliser. D’autres encore vont peut-être récidiver plusieurs fois, mais dans des actes exempts de violence et ça, c’est déjà une victoire.» La juge insiste sur la nécessité de ne pas enfermer un adolescent dans son erreur: «L’adolescence est une période de transition. Et certains ont besoin de s’opposer, de tester les limites. Notre rôle est de les guider, pas de les enfoncer.»

«Dans la majorité des cas, ce que nous mettons en place porte ses fruits. Beaucoup de jeunes ne reviennent jamais au tribunal. Certains parviennent à se stabiliser. D’autres récidiveront, mais dans des actes exempts de violence et ça, c’est déjà une victoire.»

Julie Jequier

À la croisée du droit, du social et de la psychologie, la justice des mineurs est, selon elle, un rouage essentiel de la société. «La jeunesse, c’est l’avenir. Si nous intervenons au bon moment, avec les bonnes mesures, nous pouvons réellement changer une trajectoire.»

Et c’est peut-être là que réside le sens profond de son engagement : «J’ai le privilège d’exercer un métier rempli d’humanité, de sens et de bon sens. Je suis vraiment chanceuse.» (DA)