6 minutes de lecturePublié le 15 mai 2020

Pourquoi parlons-nous français? Quels types d’ornements portaient nos ancêtres? Quand sont nées des villes telles que Renens? Pourquoi Lausanne est-elle devenue la capitale cantonale? Autant de questions auxquelles le public trouvera réponse grâce à la nouvelle exposition temporaire proposée par le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, à découvrir en ligne, et une nouvelle fois en vrai, au cœur de Lausanne, jusqu’au 28 juin.

Son thème: le Haut Moyen Âge. Une période (de l’an 350 à l’an 1000) méconnue de notre histoire, souvent dépeinte comme celle de la boue, du chaos et des invasions barbares. Une image en total décalage avec les constats historiques et archéologiques, qui parlent de cette ère comme moment au cours duquel apparaissent les grands traits de notre société. Quelques explications de Lionel Pernet, directeur du musée.

Lionel Pernet, pourquoi s’intéresser à cette période?

Le Haut Moyen Âge est une période très peu montrée dans les musées de Suisse en général, qui reste un peu sombre par la réputation qu’elle traîne. Mais aussi par le fait qu’elle est très peu abordée dans les programmes scolaires. C’est un peu un cercle vicieux. Moins on en parle, plus il y a de clichés. Et plus il y a de clichés, moins on en parle puisqu’on présuppose que ce n’est pas très intéressant.

Lionel Pernet, Directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire: «Cette exposition raconte des choses fondamentales sur ce que nous sommes aujourd’hui. Tout ne se met pas en place à la Préhistoire ou dans l’Antiquité. Chacune de ces périodes dépose des couches et des morceaux d’identité qui construisent la longue histoire d’un territoire.» Photo l ARC Jean-Bernard Sieber

Un problème aussi dû à la culture populaire, qui dépeint largement le Moyen Âge comme une période sombre et chaotique?

En partie. Mais la culture populaire nous sert aussi. Le répertoire décoratif de cette période, très vivace dans les îles britanniques par exemple, a servi à Tolkien ou à l’univers de Game of Thrones. Le public est passablement attiré par ces périodes, pour leurs décors, leurs armes, par exemple. Mais il pense aussi que cela ne se passe pas chez nous. Notre exposition et son film introductif montrent bien que tout cet imaginaire médiéval, dans son lien avec l’Antiquité aussi, est bien présent en Suisse occidentale.

Que nous raconte cette exposition sur le canton de Vaud?

Elle raconte des choses fondamentales sur ce que nous sommes aujourd’hui. Tout ne se met pas en place à la préhistoire ou dans l’Antiquité. Chacune de ces périodes dépose des couches et des morceaux d’identité qui construisent la longue histoire d’un territoire. Le premier élément à relever pour le canton de Vaud est l’abandon des centres urbains de l’Antiquité. Sauf Yverdon. Mais les grands sites de Nyon et d’Avenches sont en grande partie abandonnés. On ne se trouve plus dans la logique de développement urbain tel que c’était le cas au cours de la période romaine. Le fait de retourner à la campagne, avec des constructions de terre et de bois, d’une dispersion des habitants dans des petits villages plutôt que de les concentrer dans des villes reliées par de grands axes routiers a semblé, pour les érudits dès la Renaissance, constituer un retour en arrière, à la préhistoire, où les gens vivent dans des cabanes, dépendent d’un élevage et d’une agriculture très locales. Ce qu’on appelle aujourd’hui des circuits courts. À l’aune des standards du progrès tel que longtemps imaginé, c’était une rupture. D’où une image sombre de cette période. Mais la plupart des petits villages et des paroisses sont issus de cette dispersion à la campagne. Ce sont des espaces souvent d’agriculture à l’époque romaine, souvent transformés en zones villageoises, avec des églises, des cimetières attenants. Toutes les villes et les villages se terminant en «ens», comme Renens, trouvent leur origine dans le Haut Moyen Âge.

Cette pyxide en ivoire (coffret contenant les hosties consacrées) provient d’un atelier de Méditerranée orientale. Elle a été transformée par la suite en reliquaire. La scène sculptée représente les Saintes Femmes au tombeau, portant chacune un vase à parfum, suivies des apôtres Pierre et Paul. Six soldats gardent le tombeau du Christ. Première moitié du 6e siècle. Trésor du Chapitre cathédral de Sion. Musée d’histoire du Valais, dépôt du Chapitre cathédral de Sion. ©Musée d’histoire du Valais, dépôt du Chapitre cathédral de Sion. Photo l Robert Barradi
Dessin de l'élection d'un évêque au 7-8e siècle.Selon la tradition, l’élection d’un évêque se faisait en présence de l’évêque métropolitain (responsable de la province ecclésiastique) et d’autres évêques, par l’accord de toute la population d’une cité: les clercs, les nobles et le peuple. 7e-8e siècle. ©Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, Lausanne et Musée d’histoire du Valais, Sion. Dessin Cécilia Bozzoli

C’est aussi au cours du haut Moyen Âge que Lausanne devient capitale du canton.

La capitale régionale déménage en effet d’Avenches avec l’installation au VIe siècle de l’Évêque à Lausanne. Le siège de l’Évêché va devenir le centre des pouvoirs temporels et religieux. Le phénomène est identique en Valais, où la capitale politique romaine va se déplacer de Martigny à Sion. Lausanne, Genève et Sion vont donc devenir des capitales cantonales, puisqu’aucun basculement vers d’autres cités n’a eu lieu depuis. C’est aussi un moment au cours duquel se construisent les cathédrales, où on frappe des monnaies et s’installent les pouvoirs temporels.

Qu’en est-il de la langue?

Les Alamans s’installent sur la partie orientale du plateau Suisse au cours du Haut Moyen Âge. Ils conquièrent une partie de l’ancien territoire helvète que les armées romaines doivent évacuer. Les Romains mandatent alors les Burgondes afin d’assurer la sécurité sur le plateau Suisse et contenir les Alamans au nord des Alpes, pour éviter qu’ils n’arrivent jusqu’en Italie. Alliés de Rome, les Burgondes construisent un royaume dans la partie occidentale du plateau, vers Genève et jusqu’à Lyon. Ils choisissent de garder le latin comme langue officielle, pour toutes les inscriptions et les documents administratifs, même s’ils parlaient probablement des dialectes germaniques entre eux. Ce qui fait qu’aujourd’hui encore nous parlons français, une langue romane, et non un dialecte germanique.

Casque d’apparat trouvé près de Villeneuve lors de travaux de dragage dans le Rhône. Les différentes parties de la calotte de fer sont assemblées par des bandeaux de bronze doré rivetés. Produits dans des «fabricae» byzantines, ces casques étaient portés par des officiers de haut rang de l’armée byzantine. Ils pouvaient aussi être donnés comme cadeaux diplomatiques ou encore rapportés comme butin de guerre. 6e siècle. Embouchure du Rhône dans le Léman Musée national suisse, Zurich© Musée national suisse, Zurich
Image d'une monnaie en orMonnaie d’or mérovingienne valant un 1/3 de solidus, appelées tremissis ou triens et frappée par le monétaire Floricius de Lausanne sous le règne de Dagobert (629-639), atelier de Lausanne. 7e siécle. Provenance inconnue. Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, Lausanne© Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, Lausanne. Photo l Nadine Jacquet

L’exposition est possible grâce aux développements de l’archéologie et notamment celle du haut Moyen Âge depuis une quarantaine d’années seulement. Pourquoi un intérêt si tardif?

Comme pour la préhistoire, il faut souligner que les vestiges de cette période ne sont pas faciles à voir. Les constructions en terre et bois ne laissent que très peu de traces. Parfois même aucune. Des villages entiers peuvent avoir été détruits par inadvertance par de nouvelles constructions aux XIXe et XXe siècles. Il ne s’agit pas d’un manque d’intérêt, mais simplement de choses qui n’ont pas été vue. Les archéologues n’ont pas forcément toujours compris qu’à l’intérieur de certaines couches, comme les couches organiques noires à Yverdon, se cachaient des informations à glaner. Toutes les constructions en matériaux légers sont des choses auxquelles les archéologues font plus attention depuis qu’ils ont compris comment lire ces informations dans le terrain. Comme pour la préhistoire. En revanche, le plus grand soin a toujours été accordé par exemple aux nécropoles, dès le XIXe siècle, dont on trouve davantage de traces. Ainsi que les ossements et les objets retrouvés dans les tombes. Cette archéologie funéraire est constitutive de l’histoire de l’archéologie vaudoise. Même si on hésitait encore, par manque d’outils de datation, à se prononcer sur l’époque. Mais les gens avaient bien compris que l’époque romaine est une sorte de parenthèse dans un long continuum. En somme, il n’y a pas une archéologie du Haut Moyen Âge depuis quarante ans seulement, mais tout n’avait pas été vu avant cela de par la complexité des vestiges. (DT)

Le catalogue de l’exposition, «Aux sources du Moyen Âge», éditions Infolio, Gollion, 2019, est en vente au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire.

Exposition à découvrir au musée ou en ligne jusqu’au 28 juin.

Haut Moyen Âge et santé

La pandémie de COVID-19 pose des questions essentielles sur notre fonctionnement en tant que société, mais aussi plus précisément sur la médecine et ses pratiques en constante évolution. Qu’en était-il au cours du Haut Moyen Âge? Réponses de Lucie Steiner, archéologue et commissaire scientifique de l’exposition et de Geneviève Perréard Lopreno, anthropologue.

La question des épidémies et de l’état de santé des populations est au cœur de l’actualité. Où en est la recherche sur ces questions pour le haut Moyen Âge?

Les squelettes sont très nombreux, mais les études de l’état de santé de ces populations sont rares et concernent le plus souvent uniquement des cas particuliers. Pour la période 800-1350, nous avons pu établir que quatre personnes sur cinq portaient des marqueurs de stress physiques, qui peuvent être liés à des carences alimentaires, manque de fer ou de vitamines par exemple, ou à d’autres maladies. Ces lésions touchent donc de larges parties de la population au sein d’une période plus avancée de l’histoire.

Connaît-on les causes de ces lésions ? Les maladies étaient-elles soignées?

Les lésions osseuses indiquent des maladies infectieuses comme la tuberculose, des maladies dégénératives comme l’arthrose, des troubles du développement durant l’enfance souvent dus à des carences ou encore des tumeurs. Les maladies infectieuses comme la peste, ou celles liées au Coronavirus par exemple, sont de trop courte durée pour laisser des traces sur les os. On repère également des fractures ou d’autres traumatismes accidentels, sur les squelettes. Leur bonne cicatrisation est assez fréquente et indique une certaine connaissance des pratiques médicales, y compris en faveur des enfants. On connaît aussi des exemples de prothèses et donc la pratique d’amputations auxquelles les personnes ont survécu. Nous relevons également l’existence de traumatismes dus à des conflits armés: coups d’épées voire de haches portés à la tête, même au niveau du cou dans la nécropole du Pré de la Cure à Yverdon par exemple. 

Quelle est l’espérance de vie à cette époque?

Au cours du Haut Moyen Âge, et jusqu’à la découverte des antibiotiques et à la mise en place de la vaccination systématique, la mortalité infantile est très élevée. Seul un enfant sur deux environ arrivait à l’âge adulte, la majorité des décès intervenant avant l’âge de cinq ans. L’espérance de vie à la naissance est estimée entre vingt et trente-cinq ans au mieux, autre indice des rudes conditions sanitaires qui caractérisent cette période.

Une culture toujours vivace!

Les institutions culturelles ont pris un coup. Mais passée l’heure des annulations à répétition, toutes ont réussi à se relever pour proposer un programme de choc. De la même manière que le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire et l’immersion web au cœur du Haut Moyen Âge qu’il propose (lire l’interview ci-dessus), d’autres proposent des visites ou activités en ligne, afin que la culture demeure. Si une ouverture des différents lieux est annoncée pour ce lundi 11 mai, en prenant soin de toujours respecter strictement les consignes de sécurité et notamment de distanciation sociale, vous pouvez choisir de vivre l’art en ligne à l’aide des liens ci-dessous.

Musée cantonal d’archéologie et d’histoire (MCAH)

Musée cantonal des Beaux-Arts (MCBA)

Musée cantonal de géologie (MCG)

Musée de l’Élysée (MEL)

Musée et Jardins botaniques cantonaux (MJBC)

Musée cantonal de zoologie (MCZ)

Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne

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