Mars 2020 : le médecin cantonal Karim Boubaker, assailli de questions de journalistes à l’issue d’un point de presse des premiers jours de la crise. Photo l ARC Jean-Bernard Sieber
COVID-19Santé publique

«Nous pouvons en sortir grandis»

Si les premières phases du déconfinement ont été annoncées et sont pour certaines déjà entrées en vigueur, la protection de la population et du bien public reste toujours le premier objectif des autorités sanitaires, assure le médecin cantonal Karim Boubaker. Interview.

Mars 2020 : le médecin cantonal Karim Boubaker, assailli de questions de journalistes à l’issue d’un point de presse des premiers jours de la crise. Photo l ARC Jean-Bernard Sieber
6 minutes de lecturePublié le 15 mai 2020

Karim Boubaker, à quel stade de l’épidémie en est-on?

La courbe épidémique a atteint un seuil et le nombre de personnes impactées au quotidien diminue. C’est dans cette phase descendante de la courbe que nous nous trouvons en ce moment. Le semi-confinement et l’interruption de la plupart des interactions ont cassé les effets de la transmission interhumaine. Nous avons artificiellement interrompu le cours de cette épidémie. Le défi à venir consiste à reprendre les activités tout en maintenant la distanciation sociale et en continuant évidemment de contrôler les nouveaux cas. Parce que le virus est toujours là.

Raison pour laquelle le déconfinement se veut progressif. Reprendre par étapes différentes activités tout en appliquant les différentes recommandations sanitaires.

Exactement. Il s’agit de maintenir le taux d’infection le plus bas possible. Un premier objectif consiste à continuer de protéger les personnes à risque tant que nous ne disposons pas d’un vaccin. Parce que ces personnes seront toujours à risque. Le second objectif reste aussi la protection du système de santé d’une nouvelle surcharge. Il a été surchargé, cette surcharge a bien été absorbée, au prix d’arrêter l’ambulatoire et tout ce qui était planifiable. Troisième objectif: se donner le temps d’obtenir un vaccin, dans un premier temps pour les personnes à risque puis pour l’ensemble de la population.


À quoi faut-il s’attendre pour les mois à venir?

Il va falloir s’habituer à vivre encore avec la distanciation sociale à laquelle nous nous sommes déjà adaptés. Il nous faut en revanche réexpliquer que le virus ne saute pas d’une personne à l’autre facilement, répéter les mesures à respecter si l’on se sent malade. Entre autres, se faire tester et rester à domicile jusqu’à réception du résultat. Il est évident qu’à cette période de l’année et en phase de déconfinement, la probabilité qu’il s’agisse de ce virus en cas d’apparition de symptômes respiratoires est élevée. Nous souhaitons aussi réduire la peur qu’engendre ce virus et rendre compréhensible le vrai sens des mesures. L’un des signes de cette peur se constate par exemple quand des personnes se croisent sur un trottoir et que quelqu’un s’écarte pour respecter les deux mètres de distance. Pour qu’il y ait un réel risque de transmission du virus, il faut rester à moins de deux mètres et plus de quinze minutes. S’écarter sur un trottoir lorsqu’on croise une autre personne n’est pas une vraie mesure barrière. Avec le déconfinement et la reprise des activités, il nous faudra enfin être plus attentifs aux personnes qui développent des symptômes, ainsi que celles avec qui elles auraient été en contact prolongé pour de possibles mises en quarantaine. Ce sera le prix à payer à défaut d’un confinement total bloquant toute la société.

«Si vous croisez une connaissance dans la rue et que vous restez à une distance raisonnable pour discuter, même une demi-heure, vous ne vous mettez pas en danger et vous ne mettez pas votre interlocuteur en danger.»

Karim BoubakerMédecin cantonal
Afin de respecter les mesures de distanciation sociale, la salle du Grand Conseil a été utilisée pour la tenue des points de presse réguliers. Photo l ARC Jean-Bernard Sieber

Et concernant les tests sérologiques?

Pour le moment, nous pouvons seulement dire que toutes les études sont lancées ou sont en passe de l’être pour essayer de déterminer, à l’aide de ces tests, le taux d’immunité au sein de la population et la fiabilité de celui-ci. Il est très important de savoir par exemple s’il y a des groupes à risque parmi certaines catégories de travailleurs plus exposés que d’autres, mais aussi sur les modes de transmission. On ne se contente pas de prises de sang. Nous avons tout un arsenal de questions ne visant pas uniquement à déterminer le taux d’immunité, mais aussi à établir des modèles de transmission. Une fois que les tests auront été validés et que nous saurons bien utiliser les résultats d’une sérologie, chacun pourra savoir s’il a été infecté ou non, si ses anticorps le protègent, ou connaître le stade de la maladie auquel se trouve une personne touchée.

Se pose évidemment la question d’un vaccin. Encore récemment était évoquée la piste d’un vaccin bernois possiblement prêt pour octobre. Qu’en est-il réellement?

L’expérience des précédentes pandémies montre que pour développer un vaccin, des capacités de recherche et ensuite de production, dépendantes du type de virus, sont nécessaires. Dans une situation mondiale comme celle que nous vivons, de nombreuses équipes et de grands laboratoires travaillent sur un vaccin. Les choses vont donc beaucoup plus vite que s’il s’agissait d’une recherche menée en temps normal. Il faut faire confiance au système. Il va produire quelque chose à la vitesse la plus rapide à laquelle il peut aller sans mettre en danger les populations. Plus nous avançons, plus des informations parviennent au monde de la recherche.

«C’est d’ailleurs bien le message que nous souhaitons faire passer: dès qu’une personne présente des symptômes, il est primordial d’aller se faire tester.»

Karim BoubakerMédecin cantonal

À ce sujet, mais de façon générale, en a-t-on assez fait? Trop? Beaucoup nous disent au quotidien que l’Allemagne est un exemple, notamment parce qu’elle teste bien plus qu’ailleurs en Europe. D’autres saluent le confinement tel qu’établi en France. Et chez nous?

Même si elle est naturelle, la comparaison est difficile. Il est très difficile de savoir exactement ce que fait l’Allemagne, comme il est très difficile de savoir exactement ce que font nos collègues dans les autres cantons. Comparer des chiffres est très compliqué, parce qu’ils ne sont pas tous récoltés selon les mêmes critères, que les systèmes de santé sont différents, etc. Nous avons une responsabilité en termes de protection. Nous ne saurons si nous avons fait juste ou non que lorsque nous mènerons des évaluations plus tardives. Les décisions prises, de santé publique ou politiques, souvent graves, dépendent uniquement des seuls éléments dont nous disposons. Une grande partie des gens nous font confiance et je les en remercie. Ils savent qu’il est difficile de prendre un certain nombre de décisions, comprennent que la protection du public a un prix et que les autorités essaient de protéger ce bien public de la manière la plus proportionnée possible.

Le médecin cantonal en vélo électrique sur la place du ChâteauKarim Boubaker: «J’encourage les gens à maintenir les mesures de distanciation sociale.» Photo l ARC Jean-Bernard Sieber

Quel est le message principal du médecin cantonal à la fonction publique vaudoise?

Je tiens en premier lieu à remercier les collaboratrices et collaborateurs de l’État de Vaud ainsi que toute la population pour la capacité de réaction au moment où les autorités ont pris un certain nombre de décisions parfois assez liberticides. La population a répondu présente et s’est sentie responsabilisée. Il faudra maintenant tenir, probablement sur la durée. Et j’encourage vraiment les gens à maintenir ces mesures de distanciation sociale. L’objectif n’est pas de s’enfermer, mais de maintenir ces liens, avec un certain nombre de précautions. Et je pense que nous pouvons être confiants pour l’avenir, parce que chaque expérience que nous avons vécue ces dernières années a montré qu’on en sort. Et nous pouvons en sortir grandis. J’ai enfin un dernier message d’humilité envers le système économique. L’économie nationale, mais aussi mondiale va souffrir pendant des années de ce qui est en train de se passer en ce moment. Il faudra se rendre compte de tout ce que l’économie, à laquelle nous participons toutes et tous, a dû absorber au nom de la protection du bien public. (DT)

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