Patrimoine-Trésors cachés

Gymnase de Nyon : une œuvre audacieuse qui a fini par faire école

Le bâtiment du Gymnase de Nyon (1988) fait aujourd’hui l’objet d’une réflexion de restauration et pourrait bientôt être classé monument historique. Ce serait la confirmation qu’il s’agit d’un bâtiment d’importance nationale. Responsables de son étude patrimoniale, les architectes et professeurs Franz Graf et Giulia Marino en parlent avec passion.

4 minutes de lecturePublié le 28 janv. 2026

Monumental, presque théâtral, le Gymnase de Nyon tranche encore aujourd’hui avec l’image fonctionnelle que l’on associe volontiers à l’architecture scolaire. Né d’un concours, il est aussi le fruit d’une vision partagée entre un architecte et un directeur d’établissement, convaincus que l’école devait être bien plus qu’un alignement de salles de classe.

« Cette organisation spatiale fait écho à la vision du premier directeur du gymnase qui concevait l’établissement comme une petite société. Il avait d’ailleurs veillé à constituer une équipe enseignante mixte, mêlant jeunes professeurs et enseignants expérimentés, hommes et femmes à égalité — une évidence aujourd’hui, mais une position encore militante dans les années 1980. »

Giulia MarinoArchitecte et professeure

Un concours qui fait date

À la fin des années 1970, l’architecte cantonal Jean-Pierre Dresco systématise le concours d’architecture. L’objectif est clair : ouvrir l’architecture publique aux jeunes architectes et donner leur chance à des propositions ambitieuses, innovantes, exemplaires. En 1984, c’est l’architecte suisse Vincent Mangeat (1941-2025) – à qui l’on doit également le bâtiment de la Fondation Jan Michalski à Montricher – qui remporte celui destiné à doter la ville de Nyon d’un gymnase, dans le cadre d’une décentralisation de la carte scolaire rendue urgente par l’évolution démographique du canton. Le projet, volontiers post-moderne et davantage inspiré par l’architecture italienne ou tessinoise que vaudoise, suscite des critiques virulentes : on parle d’architecture grandiloquente, autoritaire, voire carcérale, mais l’État maintient son choix. « Cette polémique naît à un moment charnière où une nouvelle génération d’architectes rompt avec les pratiques établies, notamment avec les constructions en acier et verre CROCS qui privilégient standardisation et rapidité dans la construction scolaire. Le Gymnase de Nyon marque un basculement. Il revendique une architecture expressive et une certaine représentativité de l’État », explique Franz Graf.

Pièce savante d’un puzzle urbain

Le terrain choisi, les Ruettes, est tout sauf évident. Situé dans une petite vallée traversée par le ruisseau du Corjon, il présente une topographie complexe et une contrainte majeure : la proximité de la voie ferrée, source de nuisances sonores importantes. Là où d’autres gymnases du canton s’implantent sur des terrains dégagés en périphérie, celui-ci s’inscrit dans un tissu déjà urbain, à deux pas du centre et de la gare. L’architecte prend le parti d’assumer pleinement cette situation. « Plutôt que de lutter contre la topographie, il s’en inspire ! Il souhaite construire comme les ingénieurs, c’est-à-dire franchir la vallée, passer de rive en rive, comme on le ferait avec un pont. » Le vocabulaire employé est d’ailleurs explicite : le bâtiment se déploie en deux grandes parties, rythmées par des piles et de vastes arches vitrées pour les entrées. D’un côté, un vaste bloc public, conçu comme un pont, abrite les espaces communs : salles de gymnastique, restaurant scolaire, cafétéria et bibliothèque. De l’autre, en contrebas, deux ailes pour les salles de classes s’inscrivent dans une géométrie courbe, encadrant une vaste cour rectangulaire arborée, cernée de colonnades et fermée au nord par un haut mur anti-bruit vitré qui laisse passer la lumière.

À regarder

Architecture et pédagogie, main dans la main

Le plan, d’une grande rigueur, se révèle d’une étonnante richesse spatiale et symbolique comme le révèle à son tour Giulia Marino. Les volumes les plus imposants — les trois salles de gymnastique — sont logés dans la partie basse, partiellement enterrés dans la pente. Au-dessus, les espaces communs s’organisent autour d’un vaste hall-cafétéria auquel on accède de plain-pied par la rue de Divonne : pensé comme un hall de gare, c’est un espace de passage et de rassemblement où élèves et enseignants se croisent quotidiennement, sans hiérarchie marquée. « Cette organisation spatiale fait écho à la vision du premier directeur du gymnase qui concevait l’établissement comme une petite société. Il avait d’ailleurs veillé à constituer une équipe enseignante mixte, mêlant jeunes professeurs et enseignants expérimentés, hommes et femmes à égalité — une évidence aujourd’hui, mais une position encore militante dans les années 1980. »

La bibliothèque trône au dernier niveau, dans une position symbolique : celle des hautes sphères de la connaissance. Les ailes de classes, elles, sont desservies par un système de passerelles et de coursives intérieures qui deviennent de véritables lieux de rencontre, baignés de lumière, où les regards se croisent à différents niveaux. « Beaucoup d’anciens élèves évoquent encore aujourd’hui ces espaces comme des lieux intensément vécus, propices aux échanges et à la construction de liens durables, témoigne Franz Graf. Les critiques initiales, qui dénonçaient une architecture oppressante, ont été rapidement démenties par l’usage… » 

«Beaucoup d’anciens élèves évoquent encore aujourd’hui ces espaces comme des lieux intensément vécus, propices aux échanges et à la construction de liens durables. Les critiques initiales, qui dénonçaient une architecture oppressante, ont été rapidement démenties par l’usage… »

Témoignage de Franz GrafArchitecte et professeur

La force d’un nouveau classicisme

Visuellement, le Gymnase de Nyon frappe par la sobriété de sa palette. À l’intérieur, les sols des espaces communs sont en asphalte, un choix à la fois économique, esthétique et durable. « Noir et légèrement brillant, ce matériau confère une unité visuelle forte tout en résistant à une utilisation intensive. » Les murs en béton sont laissés bruts ou peints en blanc, et se parent par endroits de briques, « une citation assumée à la maçonnerie de l’architecture classique, et même antique, qui a nourri toute une génération d’architectes de cette période, explique Franz Graf. Pour Mangeat, la référence à Rome est évidente, de l’urbanité du projet jusqu’à son plan – qui s’inspire du Forum – en passant par sa matérialité ».

Même les éléments techniques sont intégrés au vocabulaire architectural comme les gaines de ventilation apparentes ou la cage d’ascenseur transformée en colonne monumentale vers le ciel. « Les noyaux de circulation, disposés en saillie, prennent des allures de contreforts dans cette grande cathédrale dont le seul catéchisme est l’enseignement des humanités et des sciences, salue Franz Graf. Rien n’est dissimulé : le fonctionnel devient expressif, presque sculptural. »

 

Restaurer sans trahir

Heureusement, les transformations subies par le bâtiment au fil du temps sont limitées et respectueuses de l’esprit d’origine. « Cela participe aux critères qui justifient son classement en tant que monument d’importance nationale », explique Giulia Marino. L’enjeu est désormais double : améliorer les performances énergétiques d’un bâtiment des années 1980 tout en préservant ses qualités architecturales. Isolation, vitrages, production de chaleur, intégration éventuelle de panneaux solaires en toiture — les pistes sont nombreuses et compatibles avec le respect du bâti existant, à condition d’être traitées avec finesse, expliquent les deux architectes. « Plus qu’une simple rénovation, c’est une opération de transmission qui se joue. » Celle d’un bâtiment longtemps considéré comme « trop jeune » pour être célébré, et qui apparaît aujourd’hui comme un jalon essentiel de l’histoire architecturale du canton et de la Suisse. Consciente de ces enjeux, l’État de Vaud, comme pour tout son patrimoine immobilier, sera exemplaire. (EB)

« Parmi les plus beaux bâtiments de Suisse »

Le concours d’architecture est un bien culturel. En mai 1984, le projet dont la devise est « École, d’une rive à l’autre », de l’architecte Vincent Mangeat, est déclaré lauréat parmi 77 propositions. Pour le jury, « sa conception originale constitue une contribution importante à la typologie scolaire ; la sensibilité du développement des espaces et la rigueur de la composition en font un apport culturel pour la formation des adolescents et du public de la région ». Quarante ans plus tard, le Gymnase de Nyon est reconnu parmi les plus beaux bâtiments de suisse (1975-2000) par Patrimoine Suisse.

Emmanuel Ventura, architecte cantonal

« Un langage sculptural inspiré du modernisme »

Construit entre 1984 et 1988 par Vincent Mangeat, le Gymnase de Nyon marque un tournant dans l’architecture scolaire vaudoise. Implanté dans un vallon en lisière de ville, le bâtiment s’impose comme un geste fort de composition et d’intégration paysagère. Sa structure monumentale en béton apparent, rythmée par des baies en demi-cercle et des voûtes intérieures, reflète une pensée architecturale rigoureuse, alliant rationalité constructive et quête de lumière. L’architecte explore la dualité entre espaces collectifs ouverts et salles d’enseignement, dans un langage sculptural inspiré du modernisme. Actuellement repéré par le Canton, l’édifice attend encore son évaluation finale par le Domaine recensements.

Alberto Corbella, conservateur cantonal

Continuez votre lecture