
Bâtiment Amphipôle: le patron du campus de l’Unil
Dans les années 1960-70, Lausanne vit une bascule décisive: l’Université et l’EPUL (future EPFL) quittent leurs bâtiments urbains, trop exigus, pour s’installer sur un vaste site agricole, à Écublens. Au cœur du futur campus de Dorigny, le bâtiment de l’Amphipôle, signé Guido Cocchi, est un immeuble discret, mais fondateur. L’immeuble est un modèle pour l’ensemble du campus de l’UNIL. L’architecte Cocchi y fixe quelques règles d’unité.
Il est des bâtiments dont on parle parce qu’ils brillent par leur singularité, et d’autres parce qu’ils servent de modèle, de patron. Franz Graf, architecte, professeur à l’EPFL et fin connaisseur du dossier, évoque, s’agissant de l’Amphipôle, l’optimisme d’une époque, portée par l’inventivité de l’Expo 64. Ce bâtiment appartient à la seconde catégorie. Il est «extrêmement important» non pas comme icône isolée, mais comme la pièce maîtresse d’un plan plus vaste: celui de l’installation progressive des institutions universitaires lausannoises sur le site d’Écublens, dans les années 1960. L’idée, à l’échelle du canton, a quelque chose de vertigineux: prendre un territoire encore agricole et y projeter une «université de masse», puisque les effectifs estudiantins explosent au rythme du baby-boom et que le phénomène n’est pas uniquement local… Partout, l’enseignement supérieur doit se doter d’infrastructures «performantes et adaptées», de grandes dimensions.
Le bâtiment vu de l’extérieur, tel qu’il se présentait à l’origine sous le nom de Collège propédeutique. Photo | Fonds Henri Germond
La vue actuelle, sous le même angle, montre le prolongement d'’Amphipôle vers Amphimax, qui s'insère sous la toiture d'origine. | ARC Jean-Bernard SieberUNIL d’un côté, EPFL de l’autre
A écouter Franz Graf, on comprend que Dorigny n’est pas un campus né d’un seul geste, mais d’une série d’ajustements et d’un changement institutionnel majeur: l’EPUL devient EPFL lorsque l’école passe du Canton à la Confédération, en 1969. Cette bascule reconfigure la gouvernance du projet. Au départ, une planification commune se dessine, conduite dans le cadre cantonal, avec des figures comme les architectes Guido Cocchi (1928-2010), Walter Brugger (1924-2002) et Pierre Foretay (1922-2017). Puis, au moment où l’EPFL entre dans l’orbite fédérale, la logique se dédouble. «Concours national, architectes invités de toute la Suisse, l’EPFL va se déployer comme une mégastructure sur la partie la plus plate du site, tandis que l’UNIL s’installe plutôt du côté est, dans une topographie davantage vallonnée». Ce clivage ne signe pas une rupture totale; les disciplines, les flux d’étudiants, les enseignements restent poreux. Mais il annonce une évolution de méthode: d’un module directeur pensé pour l’ensemble, on passe à une croissance «par bâtiments indépendants», en fonction des besoins, des urgences, des programmes à livrer.
L’Amphipôle : le socle des sciences
Dans ce paysage en recomposition, l’Amphipôle, premier bâtiment du site, prend une place singulière. Franz Graf insiste: «Il est, de loin, le plus emblématique». Sa force? Elle tient à son programme qui est l’enseignement de la propédeutique, c’est-à-dire le tronc commun qui irrigue ensuite les filières scientifiques: mathématiques, physique, chimie, biologie et sciences de la terre. «Ce n’est pas un bâtiment dédié à une spécificité universitaire, c’est un socle», résume Franz Graf. Et cette centralité n’est pas seulement symbolique, elle est aussi logistique. Le bâtiment doit absorber des centaines d’étudiantes et d’étudiants, concentrer des auditoriums, organiser des flux, accueillir aussi des fonctions administratives. Le tout dans l’urgence. L’époque veut du rapide, du solide, du fonctionnel et les chiffres donnent le vertige : le chantier de l’Amphipole dure de mars 1969 à octobre 1970 et c’est un «paquebot» d’environ 115 par 130 mètres qui est sorti de terre. «Une prouesse, surtout si l’on se rappelle la complexité d’un programme qui mêle amphithéâtres et laboratoires (ventilation, extractions, contraintes de charges, climat contrôlé). Pour tenir la cadence, on construit en parallèle: l’acier d’un côté, le béton de l’autre.» Et c’est ici que Franz Graf replace Guido Cocchi au centre du jeu: non comme «petit architecte local», mais comme l’homme-orchestre d’un moment politique et technique, au croisement d’une culture constructive nourrie de voyages et d’expériences – dont l’Expo 64, à Vidy, qui marque durablement la Suisse romande et son imaginaire de modernité.
L’un des quatre auditoires de 300 places d’Amphipôle, à l’origine. Photo | Fonds Henri Germond
L'auditoire n'a quasiment pas changé depuis sa construction. Photo | ARC Jean-Bernard SieberUne «taupe» face au lac : la discrétion comme intelligence du site
Cocchi disait qu’il avait conçu ce bâtiment «comme une taupe». Le mot amuse, rappelle en passant l’architecture vernaculaire du réduit national, mais il dit tout: l’Amphipôle ne cherche pas l’effet mais l’efficacité. «Il n’est pas tape-à-l’œil», insiste Franz Graf: il se love derrière la moraine, à la limite de la grande promenade qui ouvre la vue sur le lac et les Alpes, puis se déploie vers l’arrière, du côté de la Sorge. Sa composition se lit comme un diptyque: à l’avant, une partie centrale légère – la «galette», un vaste parapluie de structure métallique et vitrée qui accueille quatre auditoires de 300 places chacun, les enseignements des sciences de la terre et une vie de campus généreuse (l’administration de la faculté, les salles de lecture et de colloque, une cafétéria, des vestiaires et différents locaux auxiliaires); à l’arrière, des ailes en béton armé hébergent les laboratoires des travaux pratiques. Organisées perpendiculairement, elles sont inscrites dans la pente: un dispositif qui règle la question des niveaux et des circulations. On entre côté promenade, et l’on comprend tout de suite comment, sans geste spectaculaire, l’architecture distribue les flux efficacement: deux niveaux en dessous, deux niveaux au-dessus. «La discrétion devient une stratégie, résume Franz Graf. Même la couleur raconte cette économie de moyens: le rouge visible par endroits est celui de la peinture antirouille, qui protège l’acier». À l’intérieur, en revanche, Cocchi assume des touches franches – orange, aplats de couleur – comme pour relever l’atmosphère des grands espaces d’enseignement.
L’esprit des lieux
L’Amphipôle, dans le récit de Franz Graf, n’est pas seulement un bâtiment : c’est un manifeste discret pour l’ensemble du campus de l’UNIL. Cocchi y fixe, presque en passant, quelques règles d’unité guidées par deux principes fondamentaux : un apport de lumière maximal et une grande flexibilité dans la construction. Parmi les trois grands points, retenons des gabarits raisonnables (trois à quatre niveaux), l’utilisation du verre et de l’aluminium éloxé (une patine artificielle qui permet une variation de teintes) et, surtout, l’ajout de coursives extérieures qui ne sont pas des balcons mais des voies de fuite — utiles à la sécurité et à l’entretien, protectrices pour les façades, et génératrices d’une identité commune entre bâtiments construits par des auteurs différents. Ainsi, Dorigny évite l’écueil du catalogue : le campus n’impose pas une typologie mais une famille de constructions reliées par des principes, un esprit des lieux en somme. (EB)
En savoir plus : L’Université de Lausanne à Dorigny, collectif sous la direction de Nadja Maillard, 2013 (ISBN : 978288474280).
L’espace séparant auditoires et laboratoires, photo couleur d'origine. Photo | Fonds Henri Germond
Le même endroit aujourd'hui. La végétation a poussé. Photo | ARC Jean-Bernard Sieber«Ici, le luxe est dehors»
Guido Cocchi, architecte, est sorti diplômé de l’EPUL (ex EPFL) en 1956. En juillet 1968, il est mandaté pour réaliser le premier collège propédeutique de Dorigny. En août, il livre l’avant-projet et le projet définitif en novembre. Le chantier débute en mars 1969. Le bâtiment sera inauguré en juillet 1970. Deux ans pour une œuvre jugée déconcertante: une architecture préfabriquée, à la charpente métallique orange, au système de canalisations des fluides apparents, en béton brut et au sol en caoutchouc… «L'esprit industriel était dans l'air du temps, c'est ainsi que l'on envisageait l'avenir de la société, un avenir lié à la mécanisation des systèmes», exprimait Guido Cocchi. Et de conclure: «Ici, le luxe est dehors, dans cette nature magnifique, où des arbres ont été plantés comme un rappel des pépinières qui autrefois occupaient le terrain».Sur le site de l’UNIL, Guido Cocchi réalisera encore l'Unithèque et l'Unicentre entre 1979 et 1982 et l'Institut suisse de droit comparé (ISDC) entre 1980 et 1981.
Emmanuel Ventura, architecte cantonal









